Par où commencer ?
Comment présenter Steven Wilson ? Leader de Porcupine Tree, compositeur principal et guitariste chevronné, ainsi que claviériste et ingénieur du son, l’homme est un touche-à-tout compulsif avec une discographie impressionnante. Avant la sortie de son premier album solo, et c’est assez dingue à dire, il avait environ une trentaine/quarantaine d’albums à son actif (en composition/participation musicale uniquement, sans compter les albums composés pour d’autres artistes — je pense à Fish et Sunsets on Empires, où Wilson signe la plupart des titres), à savoir (pour l’anecdote) qu’un fichier répertorie l’intégralité de sa discographie, et que le PDF fait actuellement 1041 pages. 1041. Voyez par vous-même : http://www.voyage-pt.de/swdisco.pdf.
D’autant plus, pour écrire cette rétrospective, beaucoup d’informations seront tirées de ce document, des mots de Steven Wilson plus précisément, mais aussi emplis d’avis de différents critiques/voix populaires dans le domaine. Donc, évidemment, la rétrospective ne s’attardera que sur les sorties majeures du bonhomme, sous son nom seul, sans compter les remix ni même les différentes versions alternatives/remastering/versions japonaises/françaises/avec ou sans bonus/etc. On s’attardera sur les 8 sorties majeures (plus un bonus) du monsieur.
Et donc, avec tout ce préambule, ces différents albums composés, il sort son premier album sous son nom seul en 2008, accompagné d’un documentaire. Selon les mots du monsieur, Insurgentes fait partie des albums qu’il préfère, aux côtés de Hand. Cannot. Erase et The Future Bites (on y viendra à celui-là, patience), parce qu’ils sont « inattendus, proposant un nouvel aspect de ma musique défiant toutes les attentes (et parfois les miennes) ». Le but de Wilson, à chaque album, est de changer, de faire différents albums à chaque fois (les faits lui donneront tort parfois, mais on y reviendra), quitte à parfois se perdre lui-même dans ce qu’il fait. L’important est de toujours aller de l’avant et ne jamais se reposer sur ses acquis.
Mais avant cet album, Wilson commence à « composer » circa 2002, en faisant des reprises de grands groupes/artistes pour se faire la main, et qui sont l’origine de sa volonté de faire un album solo. Mais encore avant ses reprises, le premier album de Porcupine Tree était un album entièrement fait par Wilson, un album solo sous un nom de groupe, fictif à l’époque. Donc, par où commencer ? Par ce premier album de Porcupine Tree ? Par les reprises sous le nom de Wilson ? Ou simplement par le premier vrai album solo ? J’ai décidé de commencer par le premier où Wilson ne se cache pas derrière un alias, mais où il entame véritablement sa carrière solo. On commence donc par Insurgentes.
Insurgentes, ou comment ça se fait qu’il pond un premier album comme ça ?
Courant 2008, Wilson enregistre dans plusieurs studios du monde son premier album solo, entre janvier et août. De Mexico City au Japon en passant par Israël, il puise dans ses voyages pour se constituer une palette sonore propre à lui, un mélange entre de la musique cinématographique, de l’électronique, du prog, voire même quelques petites touches d’ambient et de minimalisme çà et là. En parallèle, Lasse Hoile filme un documentaire sur l’album, retraçant à la fois le processus créatif, en y ajoutant un côté un peu fantasque inspiré des visuels de l’album, mais aussi toute une partie analyse de ce que c’est qu’être un musicien à l’air de l’iPod et du numérique. Honnêtement, le documentaire est dispensable.
Au-delà de ce documentaire, l’album jouit d’une bonne réputation à son accueil, mais n’est pas excessivement documenté non plus. On retrouve une panoplie de musiciens qui constituera une bonne partie de la garde rapprochée du musicien, tous plus ou moins puisés dans les grands groupes des années 70, ou bien des rats de studios très bien connus (Tony Levin, bassiste emblématique de Peter Gabriel par exemple, Gavin Harrison, déjà batteur de Porcupine Tree, mais avec beaucoup de studio derrière, et Jordan Rudess, claviériste de renom, principalement connu pour être membre à part entière du groupe Dream Theater). Bref, c’est une belle brochette de musiciens, même si Steven Wilson se taille la part du lion, assurant quasiment l’intégralité du reste des instruments, sauf certains plus exotiques (flûte, clarinette, koto — je vous avais bien dit, les influences nippones, etc…). On a alors comme promesse un album autour du monde, un album particulièrement diversifié dans ses compositions, aux ambiances diverses et variées, compositions chiadées. Bref, un album d’un cador de la musique, avec des cadors de la musique, aux grandes ambitions, traversées par des influences mondiales, et aux ambitions presque dantesques. En plus, un documentaire, on est gâtés.
À sa sortie, et même encore maintenant, l’album jouit d’une bonne réputation, certains saluant son audace, d’autres qualifiant l’album d’absolument brillant, d’autres pensent qu’il faudrait le réhabiliter aux panthéons des plus grands albums de Wilson (tenant tête à Hand. Cannot. Erase et The Raven et In Absentia). D’aucuns disent qu’il est complètement « sous-coté », notant un mélange de prog, shoegaze, punk, noise, jamais vu auparavant (Spiritualized en somme…). L’album est sombre, étrange, très marqué dans son ambiance, et clairement, n’est pas pour tout le monde. Ce sera un thème récurrent chez Wilson, mais il nécessite beaucoup de réécoutes pour être véritablement apprécié à sa juste valeur, toujours selon les critiques.
Dans le cadre de cette rétrospective (et comme on est sur SensCritique), je vais donner aussi mon opinion personnelle sur les albums (même si je ne suis pas parole d’évangile).
Alors, qu’est-ce que j’en ai pensé ?
En vrai, je ne sais pas si j’ai aimé. Sincèrement, à part Harmony Korine, et No Twilight in the Court of the Sun, je n’ai pas accroché. Je respecte la démarche artistique de Wilson, je trouve qu’en termes d’ambiance on est bien, mais j’aurais été véritablement séduit si ça avait été un vrai premier album. Ça ne l’est pas. Oula, non, loin de là même. J’aurais été beaucoup (mais alors) beaucoup plus indulgent sur l’album si ça avait été le premier album d’un artiste peu connu qui démarre dans la musique. Mais là, non, pas possible. Quand on écoute cet album, et qu’on réécoute les autres albums de Porcupine Tree, voire No-Man, on se demande quelle était la part de Wilson dans les compositions. On dirait que simplement, il avait la flemme. Je n’ai rien contre les boucles, mon album préféré est composé uniquement de boucles qui se répètent à l’infini (je parle de Lift Your Skinny Fists Like Antennas to Heaven de GY!BE). Mais, les boucles trouvent une résolution. Là, non. Le jeu est mou, les boucles sont molles, les progressions d’accords sont molles, tout est mou, noir, marâtre et morose. Seuls quelques moments viennent rehausser (No Court), où pour la première (et dernière ?) fois dans la carrière de Wilson, on a une grosse section batterie double pédale très métal. Mais, avec les visuels, l’album révèle toute sa saveur. Les différentes vidéos associées, avec leurs visuels sombres et torturés (et cette vidéo hilarante de Wilson blasé à Disneyland Paris avec des oreilles de Mickey devant la parade, du poulet, comme dirait les jeunes).
Finalement, l’album est cohérent dans ce qu’il est, et ça je ne peux pas lui reprocher. De même, je comprends pourquoi Wilson souhaite faire autre chose, le dernier album sorti avec son groupe avant son début de carrière était Fear of a Blank Planet, album considéré à sa sortie comme un chef-d'œuvre, et juste avant The Incident, dernier album de Porcupine Tree avant une très longue pause (album qui n’est pas considéré comme un chef-d'œuvre, et, en y repensant, proche de Insurgentes dans son ambiance). Insurgentes résulte donc d’une sorte de ras-le-bol, je pense, mais surtout d’une envie de ne pas se répéter et de ne pas simplement refaire la recette qui fonctionne avec Porcupine Tree. D’un côté, je salue l’envie de vouloir ne pas refaire toujours la même chose, mais ça a du mal à prendre pour moi.
L’album n’est vraiment pas une porte d’entrée facile dans l’univers de Wilson. Relativement brouillon dans sa forme, il s’en dégage une certaine lassitude de la part de Wilson, composé entre deux gros projets avec son autre groupe. D’un côté, l’album ne répond pas aux attentes qu’un nom comme Steven Wilson peut susciter ; de l’autre, il s’inscrit dans une démarche de renouveau et de prise de distance par rapport à son groupe Porcupine Tree. Pari réussi pour ce dernier point, puisqu’il n’a rien à voir avec ce qu’il avait pu proposer avant. Ce premier album annonce donc la couleur : le nom Steven Wilson résonnera avec des expérimentations et l’explosion des cases et des codes. En espérant que le deuxième album soit un peu plus engageant…