Donald Fagen et Walter Becker sont les têtes pensantes de Steely Dan depuis leurs débuts avec un 1er album en 1972. Au départ un groupe, il n’en est plus un quand le 4e album sort en 1975. Leur précédent, « Pretzel Logic » avait remporté un très beau succès et il fallait confirmer car les attentes de la maison de disques étaient pressantes. C’est désormais un collectif mouvant de musiciens fabuleux, que des pointures capables de s’adapter à n’importe quel style, réuni autour du duo Fagen-Becker, exigeant et perfectionniste jusqu’à l’obsession. De véritables antistars, qui veulent que leur musique soit connue mais sans se plier aux règles du show business : les interviews ne les intéressent pas, ils refusent de montrer leur trogne à la télé et Fagen en particulier déteste la vie en tournée, préférant largement, comme les Beatles l’avaient fait avant eux, abandonner les concerts pour se concentrer sur le travail en studio. Fagen a fini par faire de grosses crises d’angoisse avant de monter sur scène…Ce qui avait entraîné le départ du guitariste Jeff « Skunk » Baxter et du batteur Jim Hodder. Rien que la pochette choisie par Fagen en dit long sur leur refus des convenances et des règles : elle nous montre un criquet (« Katydid » en anglais rimant avec le titre de l’album) nous regardant en face. La maison de disques a failli s’étrangler en voyant ce choix, certains disquaires ont même refusé de le mettre en rayon par peur d’effrayer les clients !!!
L’équipe réunie pour cet album est de 1er ordre : Le guitariste Denny Dias, membre fondateur de Steely Dan, a contribué à l'album en tant que musicien de studio, tout comme Michael McDonald et le batteur Jeff Porcaro, tous deux membres du dernier groupe de tournée du groupe. Âgé alors de seulement 20 ans, Porcaro joua de la batterie sur tous les morceaux de l'album, à l'exception de « Any World (That I'm Welcome To) », sur lequel participa le batteur de studio Hal Blaine. Larry Carlton, devenu un collaborateur régulier du groupe, a fait sa première apparition sur un album de Steely Dan à la guitare sur « Daddy Don't Live in That New York City No More ». L’année suivante, il assurera le solo d’anthologie sur « Kid Charlemagne » ! On peut ajouter Phil Woods sur « Doctor Wu », un saxophoniste dont Fagen était un grand admirateur, David Paich, Victor Feldman, Chuck Rainey…Chaque musicien est choisi par Fagen et Becker en fonction de la partie à jouer et plusieurs peuvent même être essayés sur telle ou telle partie, le duo gardant l’intervention la meilleure. Le travail sur le son est fantastique, les arrangements extrêmement soignés ; quant aux compositions, on passe de morceaux très jazzy (« Chain Lightning » par exemple, une merveille absolue sur laquelle joue Rick Derringer, un solo grandiose) au plus folk/pop (« Rose Darling ») en passant par le blues. Tout est peaufiné à l’extrême mais derrière l’apparence d’un rock accessible et léger se cache une sophistication poussée au dernier degré. Les deux maîtres d’œuvre peaufinent l’architecture de leurs chansons, qui débordent d’accidents rythmiques et de rapides digressions sans jamais perdre leur efficacité. La musique pop est le terrain d’expression qu’ils se sont choisi, mais leurs influences viennent du jazz le plus cérébral, celui de Charlie Mingus, Ellington ou de Thelonious Monk.
Leur génie (oui, on peut aller jusque-là) tient dans la virtuosité de l’alliage, la combinaison secrète, la fausse simplicité, le groove capiteux qui révèle de nouvelles subtilités à chaque écoute. Leur modèle de production n’est pas à chercher dans le rock, et encore moins dans le « rock californien » que Fagen avait en horreur, mais c’est le producteur mythique du label Blue Note, Rudy Van Gelder, qui garde le secret sur ses méthodes et a la réputation de « mixer avec des gants ». Pour Fagen, « l’équilibre, la définition et le timbre » de ses productions touchent à la perfection. Derrière cette musique très sophistiquée, les paroles sont à double voire triple sens, satiriques, parfois obscures et on peut les interpréter de multiples façons. « Black Friday » est une moquerie à l’égard des investisseurs boursiers, c’est l'histoire d'un spéculateur véreux qui fait fortune en provoquant un krach et qui s’enfuit, en Australie, à Muswellbrook. «Doctor Wu», elle, évoque la dope et les addictions, lesquelles se conjuguent comme une relation amoureuse destructrice. Quant à « Chain Lightning », elle règle ses comptes aux critiques virulentes que le duo recevait dans les médias, en particulier dans « Rolling Stone ». «Everyone's Gone To The Movies » est un conte terrible et pervers. Ce duo cachait bien son jeu derrière des mélodies imparables et une immense culture artistique, il évoquait l’envers du rêve américain, de l’American way of life, de la Californie et Los Angeles que Fagen détestait. Bien moins anodin qu’il n’y paraît. Bien que cet album ne comporte pas de « single à succès », ce dont le duo se moquait éperdument, préférant qu’on le prenne comme un ensemble, presque un roman avec différentes histoires et protagonistes, il a tout de même très bien marché. Il allait permettre à Fagen et Becker, libérés des concerts, de sortir leur 1er chef d’œuvre « The Royal Scam » en 1976.