L’Apocalypse des animaux (OST)
7.8
L’Apocalypse des animaux (OST)

Bande-originale de Vangelis (1973)

« Vous qui rêvez encore en regardant la mer et le vol des oiseaux qui invente le mouvement du vent, souvenez-vous de ce moment de l’aube ou du soir où le ciel et l’eau ne forment plus qu’un seul élément par la grâce de la lumière. Dans les commencements, dit la légende religieuse, il y eut un temps où le monde n’était ainsi qu’un vaste océan. Puis les eaux du ciel furent séparées des eaux de la mer, et commença la grande aventure de la vie. »


Je n’ai jamais pu publier cette chronique. Elle a traîné dans mes tiroirs durant des années, mais l’heure est venue. J’ai enfin pu voir L’Apocalypse des Animaux, la série de Frédéric Rossif, qu’une bonne âme du board lost medias de Reddit a entrepris de localiser, d’acheter et de numériser en version VHS. Je cherchais ce documentaire depuis longtemps, obsédé que je suis par la bande-son de ces films : quel plaisir de pouvoir la découvrir, de confronter la vision que j’en avais à la réalité. Les films de Rossif sont à ranger avec les Barbapapa et d’autres projets babas-écolos de la France de Georges Pompidou, des curiosités new age ayant curieusement bien traversé le temps, héritage d’un esprit hippie à la française, teinté d’intellectualisme et d’écologisme préhistorique. La série est produite par Télé Hachette, restons éducatifs malgré tout.


L’Apocalypse des Animaux montre des séquences répétées, allongées, d’animaux, sur des textes poétiques écolos, dits sur un ton vaguement ORTF et sur la fameuse bande-son de Vangelis. C’est calme, planant, extrêmement contemplatif. C’est à croire que le monde n’avançait pas à la même vitesse ; c’est savoureux de se poser et de se laisser prendre. J’imagine assez les familles devant leurs postes télé, à écouter les sons océaniques de Vangelis en regardant les flamants roses ou les ours polaires. Papa est content, c’est éducatif ; maman trouve ça très beau ; et les enfants adorent la télé, quoi qu’elle puisse passer.


Le disque de la BO est un grand classique des bacs à soldes. L’on a souvent pu croiser sa pochette verdâtre ornée de cette silhouette d’oiseau dans tout bon Emmaüs. Ce fut mon cas. Cette musique terriblement berçante, marquée par l’usage pionnier des synthétiseurs, est l’un des piliers de la musique ambient. Vangelis Papathanassiou est né en Grèce. Claviériste, il rejoint le groupe Aphrodite’s Child, composé de Demis Roussos et Lucas Sideras. Devenus maîtres du slow au crépuscule des années 60 (« Rain and Tears », « It’s Five O’Clock »), la formation explose lors de l’élaboration de son délire prog-apocalyptique de 1972, 666, récit de l’Apocalypse de saint Jean en musique. Roussos et Sideras complètement en retrait, cette œuvre étrange est surtout issue du travail de Vangelis, développant ses techniques ambient

(« Aegian Sea ») que l’on retrouvera dans ses travaux pour Frédéric Rossif. L’Apocalypse des Animaux (encore) en est le premier manifeste.


Le thème principal fait vraiment générique de Thalassa. On se demande un peu où l’on met les pieds : tout le disque aura-t-il ce goût world ? Ce serait une erreur de le penser. « La Petite Fille et la Mer » est une déflagration de douceur. Partagée entre les nappes de mellotron et un clavier électrique, elle illustre une séquence où l’on observe une petite fille « parlant » à des poissons, imitant leur façon de respirer. Bloup bloup bloup. C’est le récit sonique de la rencontre impossible entre l’Homme et les océans. On peut aussi voir un plongeur valsant avec une pieuvre, ses tentacules volant dans l’eau comme elles flotteraient au vent. Des dauphins jouent ; c’est doux-amer, c’est étrange, le ton ORTF de Pierre Vaneck n’arrange rien. S’il y avait un titre à retenir, ce serait sûrement celui-ci.


« Le Singe Bleu », et sa trompette jazz et lasse, prolonge ce sentiment, mais le pire moment réside dans « La Mort du Loup ». Séquence visuelle : elle débute par des images de ces prédateurs des forêts, dans leur milieu naturel enneigé. Puis les chasseurs arrivent, on voit ces pauvres animaux se faire abattre. Les dents sont de piètres défenses face aux fusils. Les scènes sont frontales : impossible aujourd’hui d’être confronté de si près à la mort à la télévision. Étrange, vu notre ère de surinformation permanente, d’être touché par cela. On voit un loup courir pour sa vie dans la plaine enneigée. Un hélicoptère le poursuit, un homme perché le vise, le rate. Il court si vite. Il va y échapper, la modernité peut échouer ; il court, son cœur va exploser. La musique n’est interrompue que par les coups de feu, et le loup court toujours. Pan, pan, pan. L’hélicoptère le dépasse, il gît au sol, agonisant. Là s’arrête sa fuite. Que peut un loup face à un hélicoptère ?


« L’Ours Musicien » a un certain côté slave, montrant des scientifiques soviétiques capturer deux bébés ours polaires pour les domestiquer, les étudier. La musique a ce côté grotesque et amusant, servant bien le message écolo sous-tendant L’Apocalypse des Animaux. Puis « La Mer Recommencée » : des mouettes s’envolent au ralenti, s’épargnant les troubles de la houle. Des notes désincarnées, alors que les vagues s’élancent sans bruit ; les oiseaux planent, battant lascivement des ailes, la tête bien droite. Cela est sans fin, comme un sommeil dont on ne pourrait sortir. Réveil fracassant, le cœur battant : le réveil n’a pas encore sonné.


Sorti chez Polydor en 1973, le disque conserve un côté curieux, hors ligne, flou, peut-être du fait que les films restèrent longtemps inconnus et perdus. La musique new age a pour elle de demeurer un objet exotique, témoignage d’une époque où la conscience écologique n’était qu’une marge. Aujourd’hui, cette pensée est plutôt synonyme de dérives sectaires, de blogs étranges, de formations onéreuses et d’abjuration de la science. Mais à l’époque, c’était la vie communautaire, la reconnexion à la nature, dans la folie de la fin des Trente Glorieuses. La crise guette pourtant ; c’est assez triste, finalement. Cet album est capital. C’est la porte d’entrée vers un univers merveilleux, prolongé par les très bons La Fête Sauvage et surtout par L’Opéra Sauvage, toujours signés Frédéric Rossif. Je ne les ai pas encore vus : ça viendra. 


L'Apocalypse des Animaux, ou la "Création du Monde".

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le 9 févr. 2026

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