Toujours les mêmes, disent-ils. Et l'album s'en fait l'écho. À l'opposé de tout ce que la gauche morale et institutionnelle (cette idéologie humaniste d'apparat qui dénonce la misère sans remettre en cause les structures qui la produisent) attend du "rap engagé", ce disque refuse l'allégeance, rejette la récupération, méprise la respectabilité. On est loin de l'humanisme lisse ou du storytelling sociologique pour CSP+ en mal de frissons.
L'alliance du noise rock de Zone Libre (Serge Teyssot-Gay, Cyril Bilbeaud) et du rap frontal de Casey & B.James donne naissance à un son sans compromis, où la colère est structurante, la dissonance assumée, et la radicalité non négociable. Les guitares vrillent comme les alarmes d'un supermarché pillé, les batteries cognent comme les keufs au petit matin. Casey, toujours aussi clinique, dissèque l'hypocrisie républicaine et les fantasmes sécuritaires, tandis que B.James chronique l'auto-défense des indésirables, la réappropriation identitaire des exclus.
Le prolétariat n'est pas ici une abstraction mais le corps social assigné à la marge, écrasé par la répression, saturé d'ennui et de rage, reconstruit dans les parloirs et les cages d'escalier. Ce que Loïc Wacquant décrit comme la gestion pénale de la pauvreté, soit l'extension de l'appareil répressif à la place des politiques sociales dans les quartiers relégués, trouve un écho percutant dans Les Contes du chaos. Les morceaux décrivent une population soumise non à une protection sociale, mais à un quadrillage policier, où l'État s'incarne par ses bras les plus violents : matraques, fouilles, cellules, tribunaux. Les paroles décrivent un État qui ne gère pas la vie mais trie les existences, organise la mort lente dans les périphéries et justifie la violence sous couvert d'ordre. Le travail du social est transféré au pénal, comme dans les "quartiers destructeurs", ou "hauts lieux du scabreux" décrits par B.James, où la prison mentale précède souvent la vraie.
Cette cartographie de l'enfermement que dresse B.James fait écho à l'urbanisme autoritaire hérité de Le Corbusier, lui qui rêvait de rationaliser les "classes dangereuses" à coups de barres de béton et dont l'idéologie fasciste célébrant l'ordre, la hiérarchie et la verticalité (sa proximité avec le régime de Vichy et son admiration pour Hitler et Mussolini sont bien documentées) a influencé la construction des grands ensembles, ces "machines à habiter" (dixit Le Corbusier) qui ont trop souvent tourné au quadrillage disciplinaire (caméras, béton rationnel, contrôle spatial et police omniprésente), ou pour le dire de manière plus littéraire, à la machine à broyer les corps et les espoirs.
Par ailleurs, B.James ne parle pas de prison comme d'un imaginaire fantasmé, car il en vient. Ex-incarcéré, il rappe depuis l'intérieur d'un appareil répressif qu'il connaît dans sa chair. Son écriture, tendue et opaque, se déploie entre paranoïa lucide, conscience de classe et colère froide. L'enfermement n'y est pas qu'un thème, mais une expérience structurante, un prisme à travers lequel se lit toute la société.
B.James, cependant, ne s'en tient pas à cette vision carcérale. Dans l'outro de Médiocratie, il dresse une géographie intime des cités du Blanc-Mesnil (Tilleuls, Cité Verte, 212, Quatre Tours) en les érigeant en lieux de mémoire, d'attachement, voire même de fierté. Ce double regard, à la fois critique et enraciné, sabote le récit dominant sans tomber ni dans la nostalgie ni la résignation. Les quartiers sont à la fois une blessure et un point d'ancrage. Et c'est bien cette dialectique qui rend l'album si puissant.
Casey et B.James ne jouent pas aux lumpen mais parlent depuis leur condition de relégués, sans héroïsation ni victimisation ("le héros véritable, lui, se tait dans son coin", dixit Casey). Leur refus de la visibilité n'est pas une posture mais bien une ligne de fuite contre le fétichisme de la performance. Les Contes du chaos construit une subjectivité collective du bas, où les voix ne réclament rien, mais dénoncent, exposent et attaquent.