Je suis très heureux de pouvoir écrire que Sheldon m'a fait mentir. J'ai une affection sans borne pour lui et pour sa musique, une tendresse inexplicable. Parce qu'il a fondé la 75e Session, sans aucun doute, mais aussi parce que depuis Lune Noire, album conceptuel avec des vrais beaux moments, il a fait beaucoup de projets qui m'ont marqué positivement. Spectre et surtout Îlot sont très souvent de retour dans mon casque, et Seul(s) était extrêmement divertissant. Seulement voilà, je crois aussi que malgré toute mon affection, ce n'est pas le rappeur le plus technique et le plus démonstratif dans ses schémas de rimes et ses flows, et qu'en tant que bon abruti de cette musique, c'est ce que je cherche en premier et par défaut chez ses collègues.
Mon inquiétude fut donc palpable quand il a commencé la promo de ce nouveau projet, par une Grünt assez fabuleuse certes, mais aussi avec un discours tout en authenticité sur sa vie de papa, et surtout avec deux singles plutôt chanson française/acoustique/Francis Cabrel (surtout le premier). Évidemment, j'ai quand même lancé le projet le jour de sa sortie. Et évidemment, j'ai été agréablement surpris sur tous les titres ou presque.
Une intro s'appelant Outro, d'abord, ce qui ne manque pas de sel ; qui commence tranquillement, mais avec une progressivité sur la prod que j'avais rarement entendue sur un de ses morceaux, et qui complémente parfaitement sa grosse voix. Grosse voix, quand il est sans autotune, qui est donc toujours là, et toujours très souvent rappée : je pense qu'il ne peut pas s'en empêcher. Et elle installe une ambiance, avec cette diction toujours irréprochable, qui rattrape largement les quelques facilités d'écriture et la relative monotonie des flows. Pour le dire autrement, c'est un rap qui ne rebondit pas beaucoup, mais ce n'est en fait pas dramatique. Vient ensuite Les monstres, sur un synthé tout doux et sur la paternité. C'est gentil, c'est touchant, c'est au moins aussi bien fait qu'Orelsan l'année dernière. Puis La fenêtre, sur une guitare aux inspirations latines fort agréable, et où il nous rappelle qu'il est aussi très convaincant en voix de tête sous autotune.
Et là, piste 4, un drôle de moment. Je regarde mon téléphone pour m'informer sur le titre du morceau que je vais écouter, et je vois Être une fille. Première réaction : aïe, c'est casse-gueule, ça sent le féminisme gentil qui n'apporte pas grand-chose à la discussion. Et là encore, il me fait mentir. Étant un homme, je ne suis pas le mieux placé pour juger de la puissance du morceau, mais très franchement, entre la première partie qui pose un constat acerbe, notamment sur son passé, et la deuxième qui est beaucoup plus tranchée et vindicative, je trouve que le contrat est rempli. Je n'ai pas le souvenir d'entendre beaucoup de rappeurs hommes dire des choses aussi censées sur la question ; il a à mon avis le mérite d'envoyer le bon message aux autres hommes qui l'écouteront.
Suivent Sidequest (avec Asfar Shamsi) et Avec ça, les deux singles, ainsi que Bonhomme de neige, où on retrouve une guitare, mais qui à mon avis fonctionne moins bien. Je pourrais appeler ça un ventre mou ; à voir à la réécoute. Puis Vivant, avec un beat-switch et un texte bien sombre, et Les rois, là aussi très mélancolique. On arrive à Cowgirl, avec Tuerie et sa tessiture toujours impressionnante, qui parle surtout de sa femme, avec là aussi une très belle musicalité et évolution dans la prod. On conclue ce milieu d'album avec Eh le reuf, morceau sur sa relation parfois contrariée avec son meilleur ami. Je n'ai pas beaucoup de comparaisons en tête, et une fois de plus je trouve l'exercice réussi.
Et là, le coup de poignard, la grosse chialade. Le fait est que je ne peux pas m'empêcher, quand j'écoute sa musique, de penser un petit peu à Népal, son acolyte et ami. Il avait déjà fait plusieurs phases sur lui dans les projets précédents, qui m'avaient à chaque fois touché. Et sur Kodak Blue, c'est un morceau entier qui lui est dédié, en hommage à son titre Kodak White sur 445e Nuit, qu'il sample d'ailleurs à la fin (il reprend aussi son tag de beatmaker dans la première partie du morceau). Paradoxe compréhensible d'un morceau qui n'a pas dû être facile à boucler, c'est aussi le plus court de l'album, à seulement 1:38. Mais ça suffit amplement pour me toucher en plein coeur, surtout dans une forme où il s'adresse directement à lui et lui donne des nouvelles de leurs amis communs. "Tu sais, j'ai un môme et il t'ressemble de ouf / Tu sais, les enfants ils t'ressemblent tous" ; et plus loin, "Ma leu-gue t'es mon seul modèle, et dans le ciel t'es le seul soleil / Si j'dois transmettre un livre à mon gosse, t'en seras le seul prophète". Difficile de continuer après ça.
Pourtant, il faut bien finir ; avec Vol de nuit, en featuring avec Jazzy Bazz (en forme), d'abord, et sur une prod délicieuse pour ne rien gâcher. Et une outro de 5:58, L'école primaire, avec un Chilly Gonzales particulièrement inspiré et un texte fleuve et criant de vérité.
J'en ressors quelque peu lessivé, mais avec l'envie de le relancer immédiatement. Je ne vais pas prétendre que c'est l'album de l'année ou que Sheldon est le meilleur rappeur de France. Mais devant tant de sincérité, de beauté et de propositions musicales, ces questions deviennent futiles, voire franchement vulgaires. Je me sens bête d'avoir douté que ce serait un beau projet ; et c'est pourtant tout ce qui compte. Merci à Sheldon, longue vie à lui et à sa famille, longue vie à la 75e Session. Le vrai message, c'est que de la musique faite avec le coeur, ça s'écoute avec le coeur.