Elégance elliptique

Avis sur m b v

Avatar Krokodebil
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Dire qu'un tel disque était attendu comme le Messie relève de l'euphémisme. Plus de 20 ans séparent en effet le sobre mbv de l'époustouflant, de l'inénarrable Loveless. 20 ans qui semblent s'évaporer en 40 minutes avec cet album somptueux. Loveless a marqué une génération, que l'on aime ou que l'on déteste - rarement d'entre deux - le style inimitable du groupe. De bons espoirs sont placés en ce successeur.

Il débarque presque à l'improviste, avec sa pochette toute bleue qui rappelle le tout rose de son grand frère, avec ses minuscules omniprésentes, avec sa sortie surprise en quelques jours après une série d'annonces qui ont fait saliver nombre de fans tapis dans l'ombre. Et il faut dire que pendant une bonne partie de son déroulement, cet album est en effet plutôt apaisé et sobre. On retrouve évidemment la marque de composition qui déjà était à l'oeuvre sur Loveless. Basse et guitare jouent à l'unisson une sorte de brouillard cotonneux cantonné dans les graves, tapis sonore vrombissant sur lequel vient se poser, comme fredonnée depuis des limbes éthérées une voix totalement irréelle. Mais deux aspects ici retiennent l'attention de prime abord et marque la nouveauté du disque : point de mélodie pop agressive et fulgurante qui vient trancher la monotonie feinte du riffing - ils sont loin les éclairs de "Only Shallow" ! - ici, c'est une construction mélodique à la guitare, extraordinairement discrète et subtile, qui donne tout son sel au disque. Sur l'inaugural "she found now" par exemple. La mélodie se cache, se fait minuscule, puis par un subtil crescendo, s'impose, et se fait entendre, mais jamais en force. Tout n'est que douceur - mélancolie, comme le suggère la progression harmonique du fond sonore, très descendante. Autre nouveauté, la voix de Shields est étonnamment présente et mise en avant, que ce soit en chant solo ou couplée avec celui de miss Butcher.

On progresse ainsi dans le disque de la même manière que dans Loveless, en voyageant à travers des nappes de guitares brumeuses, noyées d'effets, dans une univers sonore mixte et composite qui donne l'apparence de l'aléatoire lors même que tout est minutieusement calculé. En témoignent, notamment, les truchements sonores vocaux sur le deuxième titre, "only tomorrow", longue rêverie essentiellement instrumental. Les détracteurs y verront ainsi un album extrêmement monotone et répétitif, pensé par et pour des neurasthéniques. Il y a peut-être une part de vérité là-dedans - la première partie du disque est ainsi remarquablement homogène et moins variée que ne l'était Loveless. "who sees you", s'il démarre vaguement comme un ersatz d'"Only Shallow" n'en est pas moins une plongée déroutante dans des milieux désaccordés, chavirant, vertigineux. Le pistes, jusqu'à "if i am" sont plutôt longues, y compris l'hypnotique et très étrange "is this and yes", tout à la fois question et réponse, allégorie suprême de l'indécidable et de l'incertain qui semble régner en maîtres sur la composition et l'atmosphère générale du disque. On flotte, on dérive, on est embarqués.

My Bloody Valentine semble dans cette première fournée de chansons faire fi du temps qui a passé, et l'album se présente comme un successeur fidèle et immédiat, un faux-jumeau de Loveless. Là encore, quelques mauvaises langues pointeront - avec une certaine justesse là encore - qu'on peut avoir la relativement désagréable impression d'être tombé sur un enregistrement d'époque, des bonus tracks oubliées, où que le groupe a composé l'album à la va-vite malgré les plus de vingt ans qui le séparent de Loveless. Ce serait pourtant de mauvaise foi en regard de la deuxième partie de l'album. Certes nous naviguons en eaux incertaines mais pourtant bien connues, mais la force du disque réside probablement dans sa non-temporalité. Loveless était un ovni sidérant, d'une modernité incroyable. Si mbv peut sembler passéiste ou démodé, tourné vers un passé musical désormais révolu, obsolète, il n'en reste pas moins un nouvel ovni, en décalage total avec les goûts et les normes de son temps, et qui démontre assez rapidement un goût intact pour l'expérimentation sonore. Le temps n'existe plus et le groupe manie l'ellipse avec un art consommé.

Indices de la transition et de la modernité qu'incarne tout de même ce disque par rapport à son prédécesseur : le groupe se connaît, sait ce qu'on attend de lui et ce qu'on risque de lui reprocher. L'arrêt brutal de la rêverie suspendue de "who sees you", qui aurait pu s'éterniser, témoigne de cette volonté de dérouter, de bousculer l'auditeur. Et ce qu'il soit néophyte ou amateur chevronné. Même logique dans le minimaliste et presque électronique "is this and yes", dominé par des synthétiseurs et par des exclamations de Bilinda Butcher. La chanson n'a aucune réelle construction, aucune réelle progression, elle est une errance. Je reconnais l'audace mais j'avoue être pour le coup un poil moins séduit par ce titre que par les autres.

Je viens de voir que Pitchfork attribuait le précieux "Best New Music" et la note de 9.1 au disque et j'en suis très content, je vois également - sans avoir lu l'article, que le journaliste considère l'album par tiers alors que moi je le vois plutôt par moitiés. C'est vrai qu'il y a une transition opérée sur "is this and yes" et les deux suivantes, qui sont les titres les plus disparates du disque. Soit "if i am", une courte et hypnotique chanson portée par les circonvolutions de guitare et la voix planante de Butcher (du pur MBV) et la plus surprenante "new you" : le titre n’est pas anodin, le groupe explore ici des sonorités très pop et très accessibles plutôt inattendue. De loin le morceau le plus ouvert du disque, celui qui fera peut-être taire enfin ceux qui pense que MBV = bruit. Pour ma part c'est même un de mes coups de coeur sur le disque.

Restent alors 3 morceaux, les plus barrés de l'album, les plus contemporains, les plus fous, ceux qui montrent à eux seuls que oui, plus de vingt ans se sont écoulés, et que même si le groupe faisait mine de ne pas en tenir compte, il a bien l'intention de composer avec. Les titres des pistes sont encore riches de sens "in another way" est un morceau performatif. Il propose tout simplement une autre façon pour le groupe de faire de la musique en gardant son identité. Tout est là et pourtant tout semble différent. Gimmick de batterie obstiné (comme sur tous les autres titres ou presque) mais curieusement agressif. Rythme enlevé mais voix toujours étrange et douce, guitares complètement distordues... Et surtout, un retour en force des synthétiseurs qui apportent une mélodie "à l'ancienne", lors même que la guitare joue un riff complètement désarticulé et obstiné. Les sonorités ici en jeu sont déroutantes, inhabituelles, le côté saccadé et furibard du morceau étonne, on sent l'influence discrète de milieux comme le trip hop ou le drum'n'bass. L'influence de ce dernier genre est cruciale pour l'herculéen "nothing is", instrumental où le volume monte tout seul et s'élève bien au dessus du reste de l'album (c'est limite effrayant). Une cellule est isolée, répétée à l'envi, de plus en plus fort, de manière hypnotique. On est pas loin du drone et de quelques sous-genres extrêmes de la musique expérimentale. L'instrumental se justifie par le fait que le seul son humain que l'on pourrait entendre ici serait des hurlements. Le morceau disparaît comme il est venu, avec un fade out radiophonique et laisse la place au majestueux finale du disque. "wonder 2" est ses bruits d'aéroports, d'avions qui décollent, atterrissent, tournoient, on ne sait plus, et toujours une rythmique très d'n'b qui montre la résolution affirmée qu'a prise le groupe. Cette fois, au tourbillon sonore s'ajoute les voix éthérées de Shields et Butcher. Ici on flirte toujours plus avec l'avant-garde, l'expérimentation, la musique concrète et industrielle. Le sentiment qui nous saisit à mesure que le maelström musical s'épaissit et prend de l'ampleur est complexe. Un peu d'angoisse et de suffocation, mais une irrésistible élévation. Rarement une fin de disque n'aura été aussi surprenante je pense. La fin s'apparente à un long mais brutal atterrissage et on se retrouve seul, dans le silence.

Que dire de plus sur ce retour en force d'un groupe incroyable, sinon qu'il relève le double défi de rester fidèle à leur esthétique tout en lui proposant de nouvelles pistes à explorer ? Inclassable, grand, très grand, insaisissable, indécidable. MBV est hors du temps, hors jeu et hors catégorie, leur musique est exigeante, avant gardiste et pourtant tournée vers le passé. Une grande réussite.

note : j'ai gardé les minuscules aux titres car elles sont sur le site officiel. Critique établie en deux temps, celle de Pitchfork étant apparue entre les deux moments de rédaction.

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