Ceux qui me connaissent savent que je suis, je l'avoue, exigeant en musique. La daube binaire me fait caguer... Donc ma discothèque est assez éclectique et parfois surprenante pour les oreilles non averties. Cela dit, même si j'ai écouté des trucs sympas ces derniers moi, cela faisait un moment que je n'étais pas tombé qui me prenne aux tripes de suite. Et bien ça valait le coup d'attendre...
J'ai évoqué il y a peu les albums de Rosalia (déjà très particulière et déroutante), et sur son premier album (Los Angeles) elle avait fait appel à Raül Refree. Un peu inconnu en France, Refree c’est le sorcier sonore qu’on appelle quand on veut faire exploser les frontières sans perdre l’émotion.
Il a travaillé avec :
Rosalía, Sílvia Pérez Cruz, Lee Ranaldo de Sonic Youth, des artistes flamencos, des rockeurs, des expérimentateurs…
Sa marque de fabrique ? Une production super épurée, mais avec des détails étranges, des silences parfaitement placés, parfois une tension hypnotique qui te tient sans que tu comprennes pourquoi.
C’est le type qui peut faire sonner un harmonium poussiéreux comme un instrument du futur... Les rares qui m'avaient autant surpris, c'est Dupain.
Et justement, quand Refree croise Rodrigo Cuervas, alors là on entre dans un autre univers. Je ne connaissais pas cet artiste espagnol. Performer façon queer, asturien, folk trad... Tapez son nom dans un navigateur et cherchez des images, vous allez comprendre de suite. Excellent. Il aurait pu entrer dans un casting de Pedro Almodovar (quand ce dernier faisait encore des films un peu fou). Cuervas c'est une voix puissante et flexible qui réinterprète le folklore asturien : il ne se contente pas de chanter des airs anciens. Il arrange, déforme, détourne, injecte humour, sexualité, liberté queer, parfois une pointe de provocation politique ou sociale.
Ca parle de désir, sur la base de textes traditionnels, avec une vigueur moderne, prenante, explicite, et tellement étrange dans ses circonvolutions...
Pourtant, il faut être prêt à s’y plonger pleinement. L’album est lent par moments, les rythmes ne sont pas toujours entraînants et certains arrangements inattendus peuvent déstabiliser. Ce n’est pas de la musique “confortable” : il faut accepter de se laisser déranger et ne pas chercher un classique facile ou un fond sonore lisse. Pour ceux qui n’aiment pas être bousculés, ça peut lasser, mais pour qui s’ouvre au voyage, c’est un régal.
Manuel de Cortejo est un album brillant, puissant, étrange... Une musique de road trip pour errer dans les Bardenas Reales !