Après des années de silence, The Gerogerigegege revient en 2016 avec un disque aux antipodes de ses outrances passées. Moenai Hai — cendres incombustibles — est un album muet de hurlements. Tout est feutré, étouffé, vidé. Le bruit ne disparaît pas, mais il flotte en arrière-plan, comme un souvenir impossible à formuler.
Le titre, volontairement opaque, peut se lire comme une métaphore du deuil. C’est peut-être ici que l’œuvre prend un sens plus personnel, presque secret : une élégie adressée à Gero 30, membre fondateur et performeur emblématique, aujourd’hui décédé. Si l’on accepte cette lecture, alors Moenai Hai devient une œuvre de mémoire. Pas larmoyante, mais lourde, retenue, comme le serait une douleur trop ancienne pour encore s’exprimer.
On peut aller plus loin, et formuler une hypothèse qui, sans jamais avoir été confirmée, semble hanter tout l’album : celle d’un lien intime entre Juntaro Yamanouchi et Gero 30. Leur complicité scénique, fondée sur la provocation, le sexe, la mise en jeu des corps masculins, débordait déjà les simples codes de la performance bruitiste — elle portait en elle une charge queer implicite, une subversion des rôles, des normes, et du rapport au regard.
Or Gero 30 a disparu. On ne sait pas exactement quand, ni dans quelles circonstances. Et si sa mort, rarement évoquée, était précisément à l’origine de la longue éclipse du groupe entre 2001 et 2016 ? Si Moenai Hai était un disque de deuil, mais aussi de fidélité, un hommage non-dit — parce qu’il ne peut plus être dit ? Dans cette hypothèse, Moenai Hai n’est pas un retour, ni un manifeste, mais une forme de persistance. Une trace laissée sans explication, un geste minimal pour laisser entendre ce qui ne peut plus être formulé.