Il est une voix de sa génération. Devonté Hynes, dit Blood Orange ou encore Lightspeed Champion, artiste pluriel et roi de la métaphore, revient avec un énième opus (le quatrième sous le nom de Blood Orange) plus intime que jamais. Dans un R’n’B démesurément funky, l’artiste y dépeint la noirceur de son enfance - un passé de bully qu’il conjugue avec la dure réalité d’être une personne noire au pays de l’oncle Sam, lui qui a grandi non loin de Londres avant de migrer vers les États-Unis, à New-York, au cœur des années 2000 afin de devenir Blood Orange.


« First kiss was the floor,
first kiss the floor »


« Mon nouvel album est une introspection sur ma dépression, (...) de celle qui est propre aux personnes noires. » Dans l’introduction du disque, Blood Orange nous projette dans les rues de New-York emplies de son sempiternel brouhaha - asphyxie dès les premières mesures de «Orlando». Les paroles déroulent rapidement, et une phrase résonne : « First kiss was the floor ». Premier baiser avec le sol, ou comment annoncer la couleur : le disque est lancé. « Un retour en enfance, sur les traumatismes et les mécanismes de défense que l’on utilise pour traverser tout cela. »


« You can't keep placing yourself below,
waiting for your headache to go »


Il est loin, et on l’imagine si proche, le temps où Devonté Hynes était un petit garçon victimisé au fin fond de son Essex natal. C’est pourtant là tout le sujet du disque, et son paradoxe. Les titres, sertis de groove de bout en bout, jurent parfaitement avec les textes, sincères et noirs. « C’est comme si Robert Wyatt rencontrait le Talkie-Walkie de Air » nous dit Devonté à propos de « Take Your Time », titre le plus paisible de l’album. « Peu de gens se souviennent que Air est l’un de mes groupes préférés ».


« Broken teeth and bloody nose,
but at least it snowed »


Dans « Dagenham Dream » - Dagenham est la ville où a grandi Hynes, et théâtre de ses malheurs, l’artiste dévoile l’était d’esprit qui le caractérisait à l’époque, lui qui déjà se considérait ni hétéro-, ni homosexuel, à la manière d’un Prince ou d’un Bowie « Ils se contentaient de n’être qu’eux-mêmes ». Le titre nous apprend comment le jeune homme, fragilisé, s’échappait la nuit sur son skate-board, se faisant tout petit jusqu’à entraver sa personnalité dans l’espoir futile de faire le moins de remous possible : « A la sortie de l’hôpital, après un énième passage à tabac, je me suis rasé les cheveux, ai arrêté de me maquiller, de me mettre du vernis. Mes professeurs en ont pleuré » se rappelle t-il auprès du magazine Pitchfork.


« The sun comes in,
my heart fulfills within »


Avec ce disque, Devonté Hynes semble tirer la sonnette d’alarme - on y retrouve, tel un mantra, des sirènes de police ou d’ambulance qui glapissent et s’écharpent au long du disque (« Orlando », « Dagenham Dream », « Nappy Wonder », « Vulture Baby »). Le message de ce disque, c’est l’espoir, le rayonnement que l’on peut trouver en soi : l’espoir de pouvoir aider ceux qui malgré eux luttent encore avec leurs démons intérieurs ». Comme pour conjurer le sort, Devonté Hynes s’entourent d’artistes accomplis et d’autant d’amis venus l’aider à accorder le pardon - Steve Lacy, échappé de The Internet, Project Pat, P Diddy, Janet Mock, et clôt son disque avec « Smoke », un magnifique guitare-voix, au refrain lumineux : « The Sun comes in, my heart fulfills within ».

JakobRajky
8
Écrit par

Le 9 janvier 2019

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