« La nouvelle direction, sous l’impulsion de Zawinul, est confirmée par l’album suivant, Heavy Weather (1977), qui connaît un succès grand public massif avec son tube « Birdland », et obtient deux Grammy Awards. À partir de ce moment, Weather Report acquiert une réputation identique à celle des grands groupes de rock, avec jeux de lumières sur scène et Jaco Pastorius dans le rôle du frontman (…) »
Jazz Rock – Marc Alvarado, Le mot et le reste, p. 120.
Ah les années 80.
Le début des années 80 même ici où tant de grands groupes et artistes des années 70 qui avaient tant et si bien brillé de mille feux vont complètement déchoir de leurs perchoirs, pauvres dinosaures mâchés par une époque qui fonce déjà tellement plus vite vers un peu tout et n’importe quoi. Doté enfin d’une formation stable depuis quelques années qui conserve le noyau dur Joe Zawinul (claviers) et Wayne Shorter (saxo) avec Jaco Pastorius (basse) et aux percussions et batterie, Robert Thomas Junior et Peter Erskine ; Weather Report s’est hissé jusqu’au sommet de son apogée à la fin des années 70. Heavy Weather a tout fait craquer et les voilà enchaînant les stades monstrueux et les tournées incessantes.
Si pour l’instant ça ne craque pas encore (Shorter commence de plus en plus à être en retrait mais sans penser à quitter le navire qu’il a cofondé avec Zawinul, ce sera Pastorius qui filera dès 1981 à la fois pour retourner en solo et pour son big band, très vite suivi par Peter Erskine), la qualité et la créativité des compositions commence à s’en ressentir on s’en doute. Si Heavy Weather fléchit un peu mais s’écoute encore agréablement, Mr. Gone qui le suit en 78 s’avère horriblement moyen voire …bêtement banal et ce n’est pas le live 8 :30 en 1979 qui vient redresser la barre (là aussi la comparaison avec le live à Tokyo quelques années plus tôt ne lui rend guère justice).
Et là, petit miracle, on est en juin 1980 et sort donc ce méconnu et sous-estimé « Night Passage ». A l’écoute on peut se demander si Zawinul, Pastorius et Shorter ne se sont pas posés la bonne question : « Est-ce que avec tout ça, on foncerait pas un peu dans le mur ? ». L’album qui choisit d’aborder une direction courageuse entre jazz rock et hard bop contemporain stylisé peut être vu comme une sorte de réponse.
N'ayant même plus le temps de ralentir pour passer en studio, on sent à l’écoute toute l’urgence du concept (« Fast city » qui déboule à toute vitesse) où tout sera enregistré live avec un son carré et brut avec parfois même on le sent, un peu d’improvisation bienvenue. La majorité des pistes sont donc enregistrée en concert au Complex Studios de Los Angeles pendant la tournée d’août 1980 sauf pour la toute dernière piste, la majestueuse Madagascar, enregistrée à Osaka, toujours en juin de cette même année. Parfois on garde le son du public (comme à la fin de Port of Entry et Madagascar), la majeure partie du temps non, accentuant encore plus le sentiment d’inexorable.
C’est donc un Weather Report qui choisit courageusement de faire un pas de côté hors de sa zone de confort avec un album plus exigeant que ce qui a précédé et où la magie des compositions ne se révèle parfois pas directement mais qu’au prix de quelques écoutes. Et c’est fascinant comment tout tient sur un numéro d’équilibriste entre titres qui semblent ramener au superbe passé un peu vaporeux (la très belle, rêveuse et contemplative « Dream Clock » signée Zawinul où Shorter ne se fait pas prier pour planer très haut de son saxo fabuleux, la courte et intrigante « Forlorn » avec ses alarmes industrielles en fin de compo), hard bop incroyable (l’ouverture « Night Passage » de Zawinul, « Rockin in Rythme » repris de Ellington –sacrée surprise--, « Fast City » qui déboule pied au plancher) et morceaux typiquement Weather Report (l’excellente « Port of Entry » par Shorter où la section rythmique percussion, basse, batterie y va de toute son énergie, « Three views of a secret » signée Pastorius et bien sûr les 11mn de Madagascar, signée Zawinul, qui tente de tisser un pont ambitieux entre le passé, le présent et le probable futur du groupe et où tout le monde y va franco et de bon cœur).
Les musiciens sont chauds, Pastorius n’a jamais aussi bien joué et sait se mettre encore un peu en retrait sans voler la couverture, Erskine aux fûts est impérial, Zawinul carbure à on ne sait trop quoi et Shorter à ce moment-là y croit encore visiblement et ça fait plaisir.
Mais malheureusement…
Bon, on s’en doute, l’album fera un sacré flop, passant quasiment inaperçu et pas aidé par un single dérisoire (choisir « Rockin in Rythme » n’était pas l’idée du siècle visiblement surtout auprès du grand public qui se serait probablement attendu à un « Birdland 2 ». J’aurais perso plus vu « Forlorn » moi mais bon…), ni les tournées, ni les départs à venir de qui on sait. Et pourtant si je vous dis qu’il s’agit là du dernier bon Weather Report, le dernier sursaut qualitatif de ce formidable groupe, je vous engage à y pencher une oreille plus que curieuse. Parce qu’après Night Passage c’est simple, il n’y aura plus que quelques titres intéressants ça et là, perdus dans un océan de franche médiocrité qui fait mal au cœur de tous ceux qui ont suivi l’aventure du bulletin météo depuis le début.