NIRVANA
6.9
NIRVANA

Album de Jazzy Bazz (2025)

J’ai eu la chance de rencontrer Jazzy Bazz dans son studio, en janvier 2022, à l’occasion de Memoria. Une première écoute de l’album avait été organisée pour quelques privilégiés, tirés au sort parmi les précommandes de la version vinyle. Une expérience marquante.

Me retrouver là, au cœur du décor, là où les choses naissent. C’était entrer dans l’intimité d’un artiste, une intrusion consentie dans un espace de création profondément personnel. Et puis, il y avait cette simplicité, cette gentillesse. La fragilité d’un homme qui, ce jour-là, offrait à des inconnus plusieurs années de travail.

Ce qui est intéressant c'est l'inertie dans la vie d'un artiste. Le jour de la sortie d'un album, l'auditeur perçoit le travail d'un artiste comme son état créatif à cet instant T. Mais cet instant T perçu par l'auditeur, est un biais de perception et est en retard par rapport à la réalité de celui qui créer.

Pour l'artiste, cet album qui sort ne lui appartient plus, la début de sa création à commencé il y a de ça des années et se termine au moment où il décide de le livrer à son public.

Le jour où j'ai rencontré Jazzy Bazz dans son studio, j'assistais bien à la naissance créative de "Nirvana", cet instant T de création de l'artiste qui est le seule à vivre ancré dans le présent. C'est le moment le plus marquant que j'ai de cette rencontre en y repensant. J'ai eu le privilège d'assister à cet instant T auquel le public n'a pas accès. Voir ce qui est voué à exister sans être vu.

« En ce moment, je trouve de l’inspiration en regardant des vidéos de POV de plusieurs heures, filmées en pleine nuit dans les rues de New York… Juste les sons de la ville, la pluie. »

C'est la phrase qui m'est revenue de cette rencontre avec Ivan quand j'ai lancé l'album Nirvana, et ce sont les images qui se sont créées dans ma tête en lançant le premier titre

Nirvana est un album particulier : entièrement réalisé par Jazzy Bazz, des textes à la musique. Une œuvre qu’il façonne de bout en bout, avec une liberté totale, une vision pure. Et c’est ça qui transparaît dans le projet : cette fusion rare entre l’écriture et la production. On ne sait plus si la musique a été composée pour le texte ou si le texte est né sur la musique. Les deux vivent l’un pour l’autre. Il y a une unicité entre les mots et les instruments, une harmonie.

Et qu’est-ce que c’est beau, quand un artiste parvient à se rapprocher aussi près de ce qu’il veut créer.

Dans Nirvana, l’inspiration cyberpunk est omniprésente. C’est une longue balade onirique, traversée de références variées. On imagine La Matrice, où Neo, prisonnier du système, est libéré par Trinity (Ivan ? Ivan ?), mais aussi les univers cinématographiques de Scorsese, notamment Taxi Driver, où l’anti-héros solitaire dérive dans une ville nocturne, éclairée par les néons et la désillusion.

On est embarqué sur le siège passager, dans les rues pluvieuses de Gotham, peut-être à côté du Pingouin, ou dans la Batmobile ? Qu’importe. L’ambiance est sombre, traversée de fulgurances électrisantes : des références à George Orwell et 1984, des sirènes dans le lointain, des violons et un piano percutant. Le tout porté par ce phrasé incisif qui saisit dès les premiers mots.

Le thème de la virée mélancolique en ville revient en milieu d’album, à travers une interlude immersive puis sur un sample de Porco Rosso de Miyazaki. On y retrouve un autre anti-héros, seul dans le ciel, incompris, différent, et pourtant libre à sa manière.

Ce mélange d’influences fonctionne étonnamment bien à tel point qu’on aurait presque envie de se faire larguer juste pour pouvoir écouter l’album dans les meilleures conditions possibles.

Nirvana, ici, c’est un espoir impossible. Une idée du salut, comme seule échappatoire à une vie saturée de peines. Les trompettes en fond viennent en sonner le glas.

Death Row et Michel-Ange transpirent la violence, quand la tristesse ne sait plus comment se dire autrement.

Mention spéciale pour T’oublier, un morceau sublime, qui m’a littéralement fait craquer par l’interprétation que j’en ai faite, mais surtout par la justesse avec laquelle Ivan explore sa douleur.

Le champ lexical du combat et de la souffrance y est omniprésent, comme s’il décrivait une condition chronique, une maladie tapie dans l’ombre, prête à ressurgir à tout moment à l’image d’une rechute. Yvan se livre à nu, évoquant la honte, l’incertitude, et cette énergie vitale que la maladie lui vole constamment. Il la personnifie comme un parasite, une entité injuste et intrusive, logée en lui, qui puise dans ses forces jusqu’à l’épuisement.

La deuxième personne du singulier est utilisée tout au long du morceau, renforçant cette personnification du mal. Cette souffrance devient un « tu », une figure à la fois intime et hostile, un ennemi intérieur, invisible, mais bien réel. On comprend qu’il mène un double combat : contre cette pathologie qui le ronge, et contre lui-même, partagé entre le besoin de s’exprimer et la honte d’exposer cette guerre invisible.

L’univers que Jazzy Bazz déploie tout au long de Nirvana est sombre, empreint d’amertume, et laisse peu de place à l’espoir.

Le Nirvana, ici, est lointain, inaccessible, presque une illusion.

« Les hommes mentent comme des pianos

Les hommes parlent comme des cendriers »


Gagou1er
9
Écrit par

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Créée

le 29 mars 2025

Critique lue 507 fois

Gagou1er

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