"Most of the time
I'm clear focused all around,
Most of the time"
Écrire sur Bob Dylan est d’une complexité sans nom. Alors que je relis encore cette chronique, je pense que jamais je n’en serai satisfait. Soyez certain pourtant que j’adore Bob, mais on a toujours la sale impression qu’un type inconnu nous jugera sur nos mots et nos impressions, quelque chose qui arrive en fait assez rarement quand on écrit sur la musique (car au fond, on s’en fout complètement). Comprenez-moi, la critique c’est merveilleux, la confrontation des points de vue amène toujours quelque chose de bien. Le jugement néanmoins implique une hiérarchie de la validité des opinions, ce qui est ridicule quand on parle d’Art. Ne confondons pas ces deux concepts… L’ombre tutélaire d’oncle Bob et de ses fans les plus acharnés peut se révéler menaçante. Mais bon, vivre dangereusement est tellement vivifiant, les cures thermales c’est tellement chiant : docteur, sortez-moi du formol, me voilà !
Rien de pire pour un écrivain que la crise de la page blanche, surtout lorsqu’on a pu se montrer prolifique par le passé. Je crois que le pire dans cette situation c’est de continuer à produire, par obligation ou par espoir, malgré tout. On sort un matériel que l’on juge indigne, mais que l’on sort pourtant, ce qui fait naître une certaine colère, surtout contre soi-même. Mais comment en est-on arrivé là ? Au final, la frustration prend le pas sur le reste, on devient maussade, dans l’éternelle espérance d’un retour à la forme de jadis. Cette frustration, je pense que Bob Dylan l’a ressentie au mitan des années 80, décennie maudite pour les dinosaures du rock’n’roll. Non pas que le bonhomme soit connu pour être particulièrement joyeux, mais cette amertume due à des travaux moins convaincants l’aura poussé à se dépasser afin de se prouver à lui-même qu’il vaut encore ce qu’il fut. Cet essai thérapeutique, c’est Oh Mercy, sorti en 1989. L’album du retour (mon Dieu) ? C’est ce que nous allons voir.
À la fin des eighties, Bob Dylan a de quoi être en rogne, non pas contre les autres et le monde comme dans les années soixante, mais contre lui-même. Mais que se passe-t-il dans la tête du troubadour, lui qui fut autrefois si excitant ? C’est à croire qu’il bande mou, comment conquérir avec des poncifs ? Certains y arrivent, mais lui non, il passera donc la décennie à la recherche d’une boîte de viagra.
Après avoir déstabilisé son public avec ses délires chrétiens et prosélytes, il tente un retour avec Infidels, disque brillant a posteriori mais souffrant de la production Dire Straits, ce qui ancre trop l’album dans son époque, son clinquant et guitare pleine de twing à la J.J. Cale. Néanmoins, les folies de « Jokerman » et de « I And I » auguraient du meilleur. Excellente décision, revenir aux fondamentaux, abandonner cette foi de prêcheur : Dylan renoue avec lui-même, son acidité et ses décisions incompréhensibles. Les temps changent, il serait idiot de ne pas s’en rendre compte, lui qui le chanta si fort en 1963. Empire Burlesque est une tentative de s’associer à son époque, batterie clic-clac, synthés, chœurs mollassons et acoustisme convenu, les braises d’Infidels sont balayées par le vent. Knocked Out Loaded nous enfonce dans la fange du mauvais, seulement sauvé par « Brownsville Girl », autre longue divagation dantesque dans la veine de « Desolation Row », tandis que Down In The Groove représente le nadir de la carrière de Dylan : un album… de reprises ! Fort de café de la part d’un des auteurs les plus prolifiques de la chanson, hmm, de la poésie de la seconde moitié du XXe siècle. Production amorphe, terne, l’ennui transparaît dans chaque pore de ces livraisons. Une impression émerge : se foutrait-il complètement de son public ?
La lecture des Chroniques, séminal ouvrage signé de Dylan lui-même, nous informe en réalité mieux sur les états d’esprit du barde de Duluth. Les années quatre-vingt furent, comme beaucoup de ses comparses, une traversée du désert, nécessaire a posteriori à une reconnexion à son soi-même profond, aux racines de son œuvre. Bob Dylan n’est pas homme à avoir des certitudes. Il se balade dans la vie, se nourrit d’elle et de ce monde qu’il peuple, tente d’en tirer une moelle, alimentant son œuvre. Seulement, il a perdu le goût de tout ça. Les tournées continues et interminables, émaillées de collaborations sans lendemain, les mêmes chansons, la même manière de les jouer, des albums bâclés, sans saveur, au succès mitigé (ce qui est bien pire que l’échec) : tout cela aura eu la peau de Bob, qui n’en peut plus.
Comme en 1966, c’est une blessure qui va le forcer à faire le point. Il s’abîme la main courant 87, ce qui le pousse à annuler les concerts et lui interdit la guitare. Dylan se retrouve littéralement vacant, au nadir de sa créativité et vivant sur sa crédibilité passée. Il y a bien longtemps que l’urgence et la colère ont disparu, malgré ses airs distants Bob fait à présent pleinement partie de la machine du show-business, rejouant son Greatest Hits tous les soirs avec Tom Petty ou le Grateful Dead. Il joue ce jeu qu’il continue pourtant à conspuer. Cependant, cette pause médicale l’invite à réfléchir et à reconsidérer son approche artistique, dans une tentative de retrouver la verve de son dernier excellent album, Blood On The Tracks. Il écrit un peu, tâtonne serait un terme plus adapté, et doit de plus réapprendre la guitare. C’est à ce moment, sur une suggestion de Bono, qu’il rencontre Daniel Lanois, collaborateur de Brian Eno, la patte du canadien est indissociable du bon côté des eighties, du So de Peter Gabriel aux meilleurs albums de U2. C’est un magicien du son de la vieille époque, musicien lui-même et pourtant capable de la pure et intemporelle modernité, celle qui s’épargne la putasserie de se fixer dans le temps. Moderne ne veut pas forcément dire clinquant, ça Lanois l’a bien saisi. Enthousiasmé mais craintif, Bob Dylan émigre à la Nouvelle-Orléans le rejoindre pour travailler à ce qui deviendra Oh Mercy. Ils enregistrent dans une vieille maison du cru, avec des musiciens du coin, collaborateurs pour certains des Neville Brothers. Les tensions sont souvent fortes, Dylan ayant dans ses Chroniques cette réflexion intéressante : il ne pouvait plus, au point où il en était, livrer des classiques, au grand désarroi de Daniel Lanois, habitué des hit-parades, notamment via ses travaux pour U2.
La description s’arrête là, je n’irai pas plus loin : ce serait s’attribuer la parole d’un autre, même à but documentaire ce n’est pas intéressant. Je dirai juste cela : on ressent, et c’est étrange, une volonté de se justifier dans la parole de Dylan, comme une volonté de s’excuser de ne plus être qui il fut. On voit un homme que l’on imagine surhumain, doué comme c’est peu possible, simplement traverser la crise de la cinquantaine. Bref, lisez les Chroniques, lisez ce chapitre : ce n’est jamais une perte de temps... mais ce voyage très beat à la Nouvelle-Orléans aura-t-il permis à Bob de renouer avec ses vieux et amicaux démons ?
« Political World » se pose ici dans le genre. C’est une évidence, on apprend très vite que tout est politique, même le sachet en papier dans lequel la boulangère glisse votre pain (d’ailleurs, votre pain lui-même est politique). Le texte, un des premiers sortis de la nouvelle écriture de Dylan, vient en appui de cette affirmation. L’amour semble avoir disparu, ou bien le narrateur se rend compte que lui aussi est politique (encore une fois, c’est très vrai). Avancées et reculs sont le jeu des concessions, que l’on accorde à une nation étrangère comme à sa propre femme. C’est un retour à la parole engagée, certes moins directement que dans les années soixante, pourtant nous sommes dans la lignée de « Masters Of War » ou de « With God On Our Side ». Parfaitement enregistrée, l’accompagnement laisse pleine place à la nouvelle voix de Bob, réincarné en sage/vieux corbeau. « Love don’t have any place », oh oui…
« Where Teardrops Fall » se fait plus lumineuse, plus forte dans un sens. C’est un semi slow semblant être adressée à Mme Dylan, tout en s’épargnant les poncifs de la romance dylannienne. La simplicité est recherchée avec conscience, car elle est souvent gagnante. Bob n’oublie pas le passé, il a toute sa place ici. Le contraste est fort avec « Everything Is Broken » : tout est brisé dans la vie du narrateur, curieux coup d’œil de Dylan à la décennie écoulée avant l’espoir des années quatre-vingt-dix. Le monde est pourri de toute façon, ceux qui survivent sont ceux qui tracent leur route, écoutant Marty Robbins l’esprit tranquille, se sentant comme des cow-boys. Soyez de ceux-là, sous leurs grands chapeaux… voulez-vous ?
Renouant avec l’imagerie chrétienne, Bob Dylan s’adresse aux saints sur « Ring Them Bells ». Saved est loin (soupirs soulagés dans la salle) mais cette lumière religieuse apparaît comme un signe d’espoir rassembleur. Cette chanson conserve une saveur très pastorale, chant d’église, aveugle mais chouette. « The Man In The Long Black Coat », d’un autre côté, est certainement le pinacle de cette livraison. Allusion faite au Saint Johnny Cash, Dylan se réinvente en desperado, frisant même avec les prémices de Chris Isaak. Il murmure plus qu’il ne chante sur cette figure mystérieuse d’un autre temps, intrigante, dangereuse. Un désert, une route, de la poussière, pourtant cet homme reste d’une insolente propreté. Il n’est pas d’ici, tout le monde le sait et il reste en ville pour la nuit, cauchemar des puretés paysannes.
« Most Of The Time » est l’évidence, classique caché dans cet album étrange. Écho à l’étrange situation que Dylan traverse, elle alterne entre conscience de la réalité et déconnexion, entre notoriété et échec des projets récents. Daniel Lanois a réellement su apporter cette touche atmosphérique donnée à certains des plus beaux titres de U2, permettant à Bob d’expérimenter l’ambient. Nous restons loin d’Eno, bien sûr, mais cela reste plus que convaincant. « What Good Am I ?» est une autre réflexion amère sur l’existence. Le doute fait se trouver bon à rien, et empêche de sauter le pas, rendant les grands et beaux travaux impossibles. Cela attaque le moral, rendant morose puis triste. Dylan est sans doute de ceux que le doute perpétuel traverse sans cesse, pauvre garçon.
Être suffisant est terrible. L’on devrait être mieux que ça, la suffisance signifie l’à-peine, on est juste ce qu’il faut, le nécessaire, sans plus. Même le notifier est un échec : rappelez-vous l’école, « suffisant », ni réussite, ni échec. C’est un nouveau mal selon Dylan, et c’est certainement vrai. « Disease Of Conceit », c’est une pandémie, un déficit généralisé d’exceptionnalisme, d’autant plus évocateur que l’homme qui l’édicte sort de plusieurs échecs commerciaux, critiques et scéniques. Bel exemple d’autoflagellation, le chant retrouve ce côté prédicateur de la trilogie chrétienne tandis que la musique se fait plus tenue, solennelle, en somme c’est un enjeu de santé publique : ne soyez jamais juste suffisant.
Comprendre l’être aimé est ardu, c’est clairement un chemin semé d’embûches, d’incertitudes, de ratages mais aussi de réussites, surprenantes ou attendues. Dans « What Was It You Wanted », Bob s’arrache les cheveux, accorder les violons peut être si difficile, et quand le doute surgit c’est l’intégrité entière de la structure amoureuse qui est menacée. D'un autre sens, peut être est ce une réflexion acide adressée à ses fans: serait ce enfin ce qu'ils veulent ? Non pas que Dylan s'en soucie, mais bon, ce sont eux qui font bouillir sa marmite après tout. La musique retrouve ce côté plus chaloupé, perdu avec les titres précédents. Oh Mercy s’achève par « Shooting Star », autre réflexion calme et posée, comme une lettre envoyée à un amour que l’on connaît fort peu en réalité. On rappelle des sensations en espérant que les autres les aient partagées, le temps du passage de la comète. Mais tu n’es pas une étoile filante Bob Dylan, tu aurais aimé je pense, peut-être t’en mords-tu les doigts.
Oh Mercy est un album qui se distingue par sa retenue, c’est là son aspect le plus rebutant. La rage, l’incompréhension, la culpabilité sont tenues en laisse, exposées mais pas partagées avec l’auditeur. En bon poète beat, Bob Dylan pratique une écriture égoïste et nombriliste, le sujet majoritaire ici est lui-même, et ses états d’esprit de 1988. Néanmoins, la sauce prend, peut-être parce que Dylan joue franc jeu, à la différence de Knocked Out Loaded ou de Down In The Groove. Il assume d’être lui, d’essayer encore mais de ne plus être celui qu’il fut. Les gens aiment un mirage : voici le véritable Bob Dylan, courbé de doute, écrivain en demi-teinte bouffé par le doute et le spectre du passé, porté par un producteur ambitieux, égocentrique et visionnaire. Les musiciens jouent merveilleusement bien, l’aspect bayou/cajun mêlé aux nouvelles compositions de Dylan est un combo qui fonctionne étonnamment bien. La production situe temporellement Oh Mercy, peut-être aurait-on voulu un peu plus de poussière dans le mixage clinique de l’album, permettant l’ancrage parfait dans la jungle marécageuse où il fut enregistré.
Les danseurs évasés de la pochette ont certainement raison, Bob Dylan est loin, à la recherche d’une nouvelle crédibilité qu’il souhaite choisir. Regagner ses galons perdus, on ne sait même pas si ça l’intéresse tant que ça : c’est un fait, aucun hit sur Oh Mercy, au grand dam de Lanois qui se voyait déjà l’ingénieur du nouveau « Like A Rolling Stone ». Dylan est loin de son statut de lumière d’une génération, mais en a-t-elle vraiment encore besoin ? Les gens grandissent, les idéaux de la jeunesse disparaissent avec les tracas de la vie réelle. Pourtant, certains s’accrochent, et Robert ne peut s’empêcher de leur donner quelques signes d’espoir. Cependant, et nous le savons depuis 1966, il n’aspire plus qu’à une chose : la paix.
Bien reçu par la presse et le public, des poncifs comme « l’album du retour » étant prononcés, Oh Mercy est une adorable demi-teinte à l’ambiance savamment distillée, ce qui manquait cruellement aux productions dylaniennes des eighties. Le disque demande pardon au public, dans le genre «Je vais me faire pardonner, c’est promis. Les conneries c’est fini, regardez mon nouveau boulot : j’y ai mis tout mon cœur, tout mon être. C’est moi, voilà tout, prenez ou laissez». Est-ce la renaissance ? Non, mais Oh Mercy est clairement le prétexte à créer quelque chose de nouveau, à laisser tomber le passé, du moins à ne retenir que ce qui compte vraiment: l’essence des chansons, ce qui fait le charme de l’Art, l’intérêt qu’on lui porte et ce qu’il nous procure. Un nouveau Dylan, une nouvelle voix s'adresse à nous, apprenant peu à peu à s'assumer, hors des canons qu'il a pu se construire. C’est l’album du doute, de la remise en question, d’une douce remise en selle, de l’abandon de la facilité… (insérer formules évocatrices mais terriblement générales).
Oh Mercy, Dylan réapprend à bander.