Cet album a été très largement commenté, certains y voient un gamechanger puisqu'il aborde des thèmes inédits, d'autres vont minimiser son impact car il ne représente pas le vrai rap, et vont dire que les prods sont bien mais que les thèmes seraient maladroits. Pour les seconds les arguments sont un peu claqués, et c'est un truc récurrent que l'on voit chez les gardiens du temple, et qu'on a retrouvé déjà un million de fois dans d'autres styles de musique.
Mais tous s'accordent à dire que la réécoute va être compliquée car les thèmes abordés, et surtout la façon dont ils le sont, sont hardcore. J'avoue que je fais très largement partie de l'équipe qui s'est pris une claque, en tombant sur cet album par hasard, et j'ai eu un vrai choc artistique en l'écoutant, comme un bon blanc qui n'y connait rien. Plus je vieillis et plus c'est rare, donc je suis content que cela m'arrive encore. Mais j'ai été pris d'une sorte de fascination un peu maladive, une sorte de voyeurisme malsain. Et je me suis surpris à réécouter cet album plein de fois, pour tout décortiquer, à lire toutes les analyses et les commentaires dessus pour comprendre ce que j'avais ressenti.
Après quasiment deux mois de recul, je le trouve encore mieux qu'à la première écoute. On a beaucoup parlé d'un coming out de Femtogo, pour moi le vrai sujet difficile qu'il aborde c'est sa prostitution masculine ado. On a beaucoup minimisé l'apport de Petite soeur, car elle serait moins bonne techniquement que son collègue, mais elle apporte une véritable diversité de voix (elle change sa tessiture sur pleins de phases et on se demande même s'il n'y a pas parfois une troisième personne), et c'est elle qui apporte le plus de messages positifs et d'empowerment. Et c'est quelque chose que je n'ai pas vu beaucoup ressortir dans les analyses : malgré les thématiques hyper difficiles, il y a un vrai vitalisme qui se dégage de là. Dès le premier morceau on nous l'annonce pourtant, quand Femtogo dit "y a de l'espoir les mômes" (avant de finir sur la punch hilarante "prie un peu plus chaque jour pour la mort de Papacito"), et quand Petite soeur nous demande au milieu de l'album "de [nous] transformer en spirale ascendante" et de nous "reconnecter à notre sensibilité".
La construction de l'album est hyper pertinente, avec des morceaux qui sont très denses et courts, et qui atteignent le paroxysme sur le morceau "sixth floor", qui a fait l'objet de nombreux react sur les réseaux pour sa phase de fin (avec les immanquables yeux écarquillés des auditeurs quand les révélations deviennent de plus en plus dure), pour finir sur une deuxième moitié d'album plus positive.
Les prods ont été saluées plusieurs fois. A titre personnel, je n'ai jamais entendu de trucs similaires dans le rap, mais après je connais très mal cette partie plus alternative ou underground actuelle, et je trouve cela hyper novateur. Les intros avec ces caisses claires hyper aléatoires sur Bachi Whistle Blower, ou ce pad qui se déforme sur Geiger Counter me font penser à des trucs hyper progs, et cela est surprenant.
La question du media est parfois revenue : ils auraient dû en faire un livre, pas un album de rap. Et je trouve que c'est un argument complètement éclaté. Un livre un peu similaire existe, il s'appelle "en finir avec Eddy Bellegueule", et quelques thèmes reviennent : l'homophobie en zone pauvre et rural, avec des scènes de violences sexuelles. Mais là où ce livre apporte un truc froid, limite chirurgical, le rap apporte un regain d'estime de soi, et permet de se rassembler contre un ennemi commun. Dans l'album, ces ennemis sont les homophobes et les transphobes, l'industrie musicale, et les abuseurs. Le rap permet cela, et en plus formellement ... bah c'est hyper bien découpé. Je ne suis pas un digger de rap, donc il me manquera les subtilités. Mais formellement, c'est du rap, et les néophytes ne s'y méprendront pas, on n'est pas à cheval sur différents styles. L'état d'esprit est peut être différent, et ils n'abordent pas les thèmes utilisés habituellement, mais il ne viendrait à l'idée de personne de qualifier cet album de musique électro avec de la chanson à textes.
Bref, deux mois après la hype, je trouve cet album encore plus pertinent. A voir comment il passera l'épreuve du temps sur 5 ou 10 ans.