If all things must fall, why build a miracle at all?

Ce qui était censé être à la base un one-off, The Alan Parsons Project, avait déjà sorti deux albums en cette fin d'année 1977: le premier, Tales of Mystery and Imagination, était un chef-d'œuvre écrasant avant l'heure, couronné d'un étendu succès critique dû à la solidité des mélodies et des arrangements, tandis que l'étonnant éclectisme musical du second, I Robot, lui avait aussi conféré un accueil chaleureux, tout en lui dotant d'un public de plus en plus ample. Bref, pour Eric Woolfson et Alan Parsons, tout roulait pour le mieux. Et leur troisième album, Pyramid, sorti en 1978 et qui fait l'objet de la présente critique, suit-il la même route que ses deux brillants prédécesseurs? Pour moi, la réponse est sans équivoque: absolument!

Avant de s'étaler dans cette discussion, il est opportun de rappeler que le Project est sans conteste plongé en plein milieu de leur âge d'or, les albums sortant à un rythme régulier et présentant une musique en renouvellement constant, intelligente quoiqu'accessible, simple (comparé aux ténors du prog auxquels on l'associe fréquemment) bien que riche. Tales of Mystery and Imagination (je vous le rappelle, le magnum opus absolu du groupe et l'un des meilleurs du rock progressif) était inscrit dans une dimension résolument symphonique (avec quelques passages de hard rock) et doté de mélodies solides et timbrées. Évidemment, Le grand absent de tout ceci était le synthétiseur, qui, pour compenser, apparaît en masse sur leur album suivant, I Robot. Ce dernier, bien qu'il ne rejoigne en aucun cas les inestimables hauteur de son antécédent, était plus aventureux: le marriage prog et pop atteignait son apothéose, tout en proposant des passages électroniques, disco, funky, blues, symphoniques et expérimentaux pour le moins convaincants et engageants. Mais en voulant musicalement s'étaler de la sorte, le Project avait-il rallié son apogée trop rapidement? Car que restait-il à faire pour pouvoir sortir un troisième album d'un même niveau sans pour autant se répéter? Heureusement, le déclin était encore loin, car Pyramid réussit parfaitement à exploiter les avantages de ses deux aïeux pour concocter une musique tout aussi engageante. Beaucoup moins pop qu'I Robot mais pas aussi prog que Tales of Mystery and Imagination, l'équilibre qui règne sur ce disque est tout bonnement époustouflant.

Comme n'importe quel album du Project, Pyramid est un album-concept, parlant de... ben, de l'Egypte antique, même si ce n'est pas du tout évident en écoutant les chansons séparément. Voilà l'espèce d'incipit qui nous accueille à l'intérieur de la pochette du vinyle...

De la naissance et de la chute d'une ancienne dynastie, à la recherche d'une clé pour percer les secrets de l'univers, cet album cherche à amplifier les échos obsédants du passé et à explorer les mystères non résolus du présent... le dernier émerveillement encore intact du monde antique...

Pour commencer le disque, on ne change pas une équipe qui gagne, inaugurons-le avec un instrumental, qui en l'occurrence s'intitule Voyager. Son motif initial, joué au kantele, cet instrument à cordes finnois, est parfait et constitue une ouverture poignante, avant de déboucher sur une ambiance mystique très très bien rendue, à laquelle viennent se joindre guitare acoustiques, synthés, batterie et... castagnettes, un instrument récurrent sur ce disque. Le rythme se rigidifie vers la fin du morceau pour introduire la deuxième piste, What Goes Up. Honnêtement, la première fois que je l'ai entendue, j'étais un peu déçu, étant donnée son apparente lenteur et des parties vocales (délivrées par le bassiste David Paton) faiblardes. Mais en la réécoutant, on se doit d'admettre la magnificence du solo de guitare d'Ian Bairnson (l'un des plus majestueux du Project!), les superbes parties symphoniques qui s'invitent ci et là, et la maîtrise des paroles, pleines de sagesse. Les différentes parties qui composent le morceau sont assez variées (un peu comme les morceau de 10cc, sauf qu'ici c'est BEAUCOUP mieux et BEAUCOUP moins gnangnan) et se complémentent tout à fait honorablement. Donc ne vous laissez pas tromper par l'intro un peu molle, car What Goes Up a une superbe musicalité à offrir qui en fait une très agréable chanson. Arrive ensuite la seule piste faible de l'album (et encore, tout est relatif), The Eagle Will Rise Again. Si la mélodie principale et les parties vocales sont effectivement bien timbrées et extrêmement agréables, cette petite ballade souffre d'un manque de dynamisme, peut-être du à l'absence de la batterie (car dans les mix originaux, initialement, elle devait y figurer!), mais aussi d'une certaine répétitivité ni bien ni mal qui lasse à partir de la deuxième minute. C'est vraiment dommage d'ailleurs. Heureusement, le morceau suivant, One More River, réussit à exploiter cette répétitivité de façon favorable et convaincante. Figurant la voix de réminiscence soul de Lenny Zakatek, celui qui avait assuré le chant sur I Wouldn't Want to Be Like You, la chanson s'ouvre sur un riff éclatant sur lequel vient s'intercaler une excellente section rythmique, extrêmement dynamique, qui la conduit de bout en bout. Il serait regrettable de ne pas mentionner l'impeccable solo de saxophone au milieu, créant un petit interlude jazz rock absolument remarquable et épousant avec perfection l'ambiance soul et funky principale du morceau. Après un envoi vocal digne des plus grands chanteurs de Motown, One More River se termine sur une grandiloquente conclusion légèrement symphonique. Cette piste est la définition du style de The Alan Parsons Project: du très bon pop rock, intelligent et raffiné par des touches stylistiques ayant, parfois, peu de rapport avec le genre prédominant du morceau. Ensuite, Can't Take It With You continue sur une voie assez similaire, sauf que cette fois, ce sont des sonorités new wave qui sont mises en avant, son riff tranquille et ses parties de percussion très cadencées étant des exemples particulièrement représentatifs. Encore une fois, le Project nous surprend en milieu de morceau avec des ponts, un peu glauques et dominés par des castagnettes, ceux-ci n'ayant aucun rapport avec le corpus principal, tout en étant parfaitement réussis, eux aussi. Parsons lui-même rajoute une petite touche désertique emblématique par son très mélodieux sifflement en début de chanson et le guitariste Bairnson nous confère aussi l'occasion d'admirer un très bon solo de sa part. Les paroles, parlons-en, sont d'une sagesse captivante; le titre de la chanson d'ailleurs se réfère à la croyance égyptienne selon laquelle un batelier se chargeait d'amener l'âme du pharaon dans l'au-delà (la barque solaire). Un très beau sujet de reflexion.

La deuxième face de Pyramid démarre par l'un des plus grands chapeaux de roues de la carrière de Woolfson et Parsons: le symphonique et bombastique In The Lap of the Gods (non, ce n'est pas un remake de la chanson éponyme de Queen!). L'intro est pour le moins terrifiante: le son angoissant de cloches, accompagné par des parties ténébreuses de flûtes d'inspiration décidément orientales n'y sont sûrement pas pour rien. Soudain, une lourde masse s'écroule, comme une pierre monumentale qui venait de condamner la sortie d'un labyrinthe, aussitôt suivie d'une flûte redoublant d'intensité, avant que la tension n'atteigne son zénith avec cette longue et suspendue note d'orgue sur laquelle vient graduellement s'intercaler une batterie militaire, dont l'accumulation ainsi constituée est longue et progressive: plusieurs instruments interviennent au fur et à mesure que la batterie se rigidifie jusqu'à ce qu'une lente et obscure mélodie (elle aussi de réminiscence orientale) ne vienne prendre le relais. Petit à petit, d'autres cordes se mélangent à cette ambiance mystique et inquiétante, rajoutant davantage à la grandeur de ce cérémoniel instrumental. Alors que le morceau est sur le point de déboucher sur son conséquent climax, subitement, les instruments se taisent, laissant place à un ostinato de basse, vite rejoint par un haletant gimmick au piano de la part de Woolfson et par une batterie tout aussi inflexible, elle-même accompagnée de cuivres semblant chanter quelque chose. Puis, c'est la débâcle: un choeur terrifiant, entonnant la même mélodie antérieurement prononcée par les cuivres, s'allie à un orchestre sorti de son sommeil. Le voilà enfin ce climax! Ténébreuses, intenses et symphoniques, les cordes se déchainent, renforcés par les lugubres intonations des chœurs: "Hosanna!" répètent-ils, furieux, avant qu'une trompette ne vienne hâtivement conclure le morceau sur une note peu rassurante.

Putain! Mais quelle grandeur! Il s'agit là sans aucun doute du chef-d'œuvre de cet album et l'une des meilleures chansons du groupe. Point final.

L'ambiance est tout de suite rassasiée grâce à la piste suivante, une petite blague très originale, Pyramania, une marrante petite parodie de la new wave (musicale mais aussi philosophique). Le piano et la batterie sont nerveux, les paroles à non-sens sont entonnées rapidement (celles-ci se moquent de certaines croyances new wave, comme la Pyramid Power des années 70, selon laquelle les pyramides avaient des pouvoirs magiques), et le petite interlude fait un usage peu modéré d'un tuba débitant un peu n'importe quoi. Certains auront trouvé cette courte chanson complètement nulle et dépourvue d'intérêt, contrairement à moi, pourtant, force est de constater qu'il s'agit d'une plaisanterie beaucoup plus digestible que Benny the Bouncer de ELP ou Remote Romance de Camel. L'instrumental successif, Hyper-Gamma Spaces dont le nom s'inspire d'une thèse mathématique élaborée par le frère de Woolfson, est un retour aux sonorités électroniques qui jonchaient sur I Robot. Le rythme est très engageant et dansant, certes, les synthés aussi sont bien maîtrisés, mais je reconnais que c'est un peu moins convaincant que l'instrumental éponyme de l'album précédent; heureusement, ça rajoute encore plus de variété sur ce disque. La conclusion de Pyramid se porte sur Shadow of a Lonely Man, une ballade très réussie mettant en lumière le genre musical de prédilection du Project: le rock symphonique. L'intro au piano est d'une beauté inébranlable, et les violons qui l'accompagnent vers la fin de cette section ne font qu'augmenter le plaisir, tandis que les parties vocales ainsi que les paroles sont très mélancoliques, parlant de cette fois de la rançon de la gloire et de la solitude. La batterie fait une courte mais solide intervention vers la fin du morceau, en même temps que l'apogée vocale et musicale (celle-ci étant prédominée encore une fois par de très belles parties symphoniques). L'album s'achève sur une triste note, bien qu'y perçoive une certaine lueur optimiste, c'est-à-dire celle qui vient de briller tout au long de ce majestueux opus.

1) Voyager (9/10)

2) What Goes Up (8,5/10)

3) The Eagle Will Rise Again (7/10)

4) One More River (10/10)

5) Can't Take It With You (10/10)

6) In The Lap of the Gods (10/10)

7) Pyramania (8/10)

8) Hyper-Gamma Spaces (8/10)

9) Shadow Of A Lonely Man (10/10)

(Le morceau indiqué en gras est mon coup de coeur de ce disque)

Pyramid est un excellent album, peut-être le meilleur du groupe après Tales of Mystery and Imagination, constitué de morceaux (pour la plupart) solides et homogènes ainsi que de deux chef-d'œuvres dignes d'être notés, le ténébreux et grandiose In The Lap of the Gods et le mélancolique Shadow Of A Lonely Man.

9/10

Créée

le 24 avr. 2025

Critique lue 21 fois

Herp

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