La première véritable grande œuvre à accueillir et traiter du XXIe siècle fut cet album du dernier trimestre de l’année 1980.
Car si le groupe, les Talking Heads, est dans une optique proche de la pop occidentale post-punk, les membres sont bel et bien imprégnées et inspirées par les rythmes d’orient et d’Afrique qu’Eno a fait écouter à Byrne.
Trois ans après L’orientalisme d’Edward Said (une lecture surcotée de globaleux, mais je m'éloigne du sujet), six ans avant « Graceland » et bien avant Peter Gabriel, Remain in Light a ouvert la brèche de la globalisation culturelle pour devenir un signe avant-coureur de plusieurs sujets qui ont fini par obséder les nouveaux philosophes. La névrose politique (« Born Under Punches »), le terrorisme, avec une chanson un peu naïve mais bien éthérée (faut dire qu’un terroriste qui envoie des bombes artisanales par la poste comme l’UNABOM et un sujet plus accrocheur pour une chanson et de sympathie libérale qu’un jihadiste coupeur de têtes) (« Listening Wind »), L’identité et l’image médiatique, le rapport baudrillardien au corps (« Seen and Not Seen »), la sémiotique et l’ésotérisme (« The Great Curve »), L’aliénation et le malaise capitaliste (« Once in a Lifetime »), les infoxs, nos amis les « ZETETICIEN DEBUNKERS » des médias et le simulacre, pour joindre la thématique baudrillardienne ("Crosseyed and Painless »), le marché de l'habitation, la propriété et l’ordre social (« Houses in Motion") et l’album clôture avec le grand effondrement (l’overload, en soi) sur un thème apocalyptique avec un rythme incongru inspiré par l'idée que se faisait le groupe de la surenchère journalistique autour de Joy Division (« The Overload »), comme l’a prophétisé T.S. Elliot, « C'est ainsi que se termine le monde : pas avec un bang - avec un gémissement ».
L’album et donc aussi kinésique sur le plan musicale que par son lyrisme, car c’est une musique en mouvance, des tapisseries exotiques qui recouvrent les endroits familiers. L’album m’a servi de bande sonore durant plusieurs marches dans les grandes métropoles du monde, car le rythme de vie et le même aujourd’hui, un peu partout.
J’ai longtemps cru que la coda de « Born Under Punches » répétait les paroles « The beat goes on / where the hand has been. » Le rythme continue là où passe la main, on est touché, l’impression reste tel un effet d'entraînement.