"Oh when someone turns that blue
Well, it's a universal truth
Then you just know that bitch will never fuck again"
Ça non, elle ne baisera plus jamais...
Séminal Lou Reed. Silhouette serpentine crachant de sa voix aigre un venin doux ou acide (mais toujours venin), artisan du retour à la mode des Ray-Ban Aviator, nabot de Long Island aux rêves masochistes et à la sexualité évanescente. « Bi ? Vous vous foutez de ma gueule ? Le salaud est quadri... » : ces sages paroles d’un roadie de la tournée Rock’N’Roll Animal résument à merveille la complexité de ce personnage étrange. Lewis Reed, fils de comptable, se révélera au final le plus crasseux des punks ! Bien loin de la folie d’Iggy Pop ou de la froideur expressionniste de David Bowie, Reed est un clochard magnifique, le plus frontal d’entre eux, une certaine idée de la violence. Aujourd’hui, nous boirons un coup de cette brutalité distillée en parlant de Street Hassle, deuxième album du New-Yorkais pour le label Arista, sorti en février 1978... dix ans après la guerre, quoi !
Après l’immense fuck de Metal Machine Music, Lou Reed sort Coney Island Baby, parenthèse enchantée et nostalgique au pays des camés, écrin et apanage de son amour pour Rachel. Il assemble un groupe d’inconnus, le Everyman Band, pour asséner aux foules sa douceur venimeuse. L’album est une nouvelle fois une demi-teinte commerciale, ne contenant pas le nouveau « Walk On The Wild Side » que RCA attendait. Lassé, Lou brise son contrat, prend ses cliques et ses claques, Rachel, et s’en va gaillardement signer chez Arista. Jeune maison de disques visionnaire et indissociable de l’essor du punk et de la new wave, elle poursuit l’objectif de devenir le label le plus cool au monde — et effectivement, le catalogue fait envie : Patti Smith, Iggy Pop, les Kinks, entre autres bienheureux. Son PDG, Clive Davis, arrive tout droit de CBS, où il sut gérer avec brio les carrières de nombreux artistes, Bob Dylan notamment. Arista, c’est donc une expérience dans le renouveau et une certaine soif ; on ressent toujours une hâte, une urgence dans les sorties du label à cette époque. En somme, il s’agit d’aider les anciens et jeunes grands du business à le redevenir, sans se trahir.
Lou signe avec Davis début 1976 et sort peu après son galop d’essai : Rock ‘N’ Roll Heart, disque pressé de rodage avec le groupe qui l’accompagne (comptant notamment Marty Fogel au saxophone et Michael Fonfara aux claviers). Ils réassemblent des fragments de musique épars, remontant pour certains au Velvet Underground, donnant un résultat à demi-séduisant. S’il avait décidé de s’assumer, Rock’N’Roll Heart aurait pu être grandiose.
1977 voit Reed et son groupe se consacrer au live, passant l’année sur la route. Lou rôde ses musiciens et s’immerge complètement dans le punk naissant. Il côtoie les nouveaux grands noms new-yorkais : Patti Smith, Tom Verlaine, Debbie Harry. Le serpent renoue avec la nuit rock’n’roll, revoit son ancien maître Warhol, jamme même à nouveau, le temps de sessions informelles, avec son frère ennemi John Cale. Il gagne le respect de ses congénères et une nouvelle expérience violente du live. Lou Reed arrive donc en studio avec un groupe soudé et une image forte, révélatrice de la nouvelle direction empruntée par l’Animal : opter à nouveau pour la carte crasse urbaine, déjà explorée avec le Velvet Underground période White Light/White Heat. Il s’agit de prendre énormément de speed et de voir son monde s’effondrer : Lou est un Burroughs à petite échelle.
Street Hassle est un titre ambivalent. Deux significations sont possibles : Street Hassle comme émeute de rue, Street Asshole comme « trou du cul de l’impasse ». Ces effusions poétiques ne sont que le reflet de ce qui nous attend : de l’humour et du morbide. Lou rappelle Richard Robinson à la production, artisan de Lou Reed, son premier cru solo, étrange essai fusion d’un auteur qui se cherche encore. Néanmoins, face aux excès du chanteur, contaminé par le speed, Robinson préfère claquer la porte, laissant Lou et ses amis seuls aux commandes. Cela explique certainement pourquoi Street Hassle profite d’une méthode d’enregistrement expérimentale : le binaural. Développé par Manfred Schunke et découvert en Allemagne lors de la tournée, le binaural consiste à enregistrer l’ensemble par deux micros placés de manière à reproduire la sphère auditive de l’être humain. En somme, il postule une reproduction de la stéréo captée par nos deux oreilles, concrétisée par l’élaboration d’un mannequin, un micro dans chaque oreille. On sait depuis le premier album du Velvet Underground que Lou Reed est un passionné de technique (cf. Metal Machine Music) ; il réitérera le binaural pour le reste de sa période Arista.
Street Hassle représente le punk loureedien, là où Coney Island Baby explore une veine plus pop et Transformer son pendant glam. Si Rock’N’Roll Heart est frontal, Street Hassle est subtil tout en ne répudiant pas une grande violence, encouragée par la déliquescence du couple Lou-Rachel et ses excès amphétaminés. Cet album est un disque à part, mêlant prises studio et live non assumées. En effet, Lou Reed a jugé opportun de tester ces nouveaux titres sur la route avant de les incorporer sur son nouvel album. Livrés dans des versions incendiaires et diablement bonnes, décision fut prise de simplement effacer les bruits du public. Street Hassle est donc un semi-live, simple, facile, efficace.
Mais c’est surtout un disque acide et violent, sans concession, crasseux. Il vous laisse sur le carreau comme après une bonne gifle de votre mère. « Gimme Some Good Times » est une reprise sous speed du classique « Sweet Jane », où les voix de deux Lou s’entremêlent sur un rythme imperturbable avant de finir sur un refrain chevrotant. Un vicelard tente d’interrompre le Rock’N’Roll Animal en le traitant de pédale et en se foutant de la gueule de sa Jane chérie. Lou ne semble pas contre, puisque leurs deux voix s’allient pour le refrain : tout part à vau-l’eau, mais la dégradation reste le pinacle. « Dirt », qui suit, est un blues lourd et crasseux ; Lou y attaque sans détour Dennis Katz, frère de Steve (brillant guitariste ayant fait ses armes avec Reed) et ancien manager du serpent. La gestion pitoyable des affaires du chanteur a mené entre autres à la rupture avec RCA et à tout un tas d’autres soucis tout à fait charmants. Lou est très remonté : « Ils mangeraient de la merde et te diraient que c’est bon si ça pouvait leur rapporter du fric » : la messe est dite.
Ce qui suit constitue le principal intérêt de Street Hassle : sa chanson-titre. Suite ambitieuse où Lou développe un schéma similaire à celui de « Walk On The Wild Side », les trois parties de « Street Hassle » offrent un portrait saisissant de la crasse urbaine sur une boucle de violoncelle extatique et répétitive. Ce titre sort complètement de l’ambiance du disque tout en demeurant la chanson la plus obscène. On sent un immense travail derrière, loin de la hâte de façade des autres titres proposés. Sur « Waltzing Mathilda », on rencontre Mathilda, femme mûre pas forcément jolie, créature de la nuit new-yorkaise. Elle a soif d’amour ce soir et s’en va pêcher un prostitué pour assouvir son besoin. L’ambiance quasi baroque distillée par le violoncelle contraste complètement avec l’extrême crudité du propos.
Cut : sur « Street Hassle », Mathilda est victime d’une overdose et son ami d’une nuit se retrouve bien emmerdé. « Hey that cunt’s not breathing I think she had too much », une certitude émerge malgré tout : « That bitch will never fuck again ». Suite à la rencontre quasi adolescente des deux personnages dans la première partie, le retour à la réalité est d’autant plus dur. Préférer « l’innocence » de Mathilda n’est pas bien difficile : après l’amour, toujours la mort. Un autre personnage lui suggère donc de s’échapper.
« Slipaway », troisième et dernière partie, voit le prostitué éprouver des regrets malgré le fait qu’il se soit barré en laissant Mathilda mourir. Ce dernier segment s’achève par un retour au candide de la première partie, rêve d’un possible cleannon advenu. Radieuse et obscène, cette suite est un des derniers grands faits d’armes du Lou Reed des années 70. Elle compte même un guest surprise en la personne de Bruce Springsteen, venu passer une tête en studio — lui qui était interdit d’enregistrer pour des raisons de contrat. Non crédité, il lira avec emphase le poème qui ouvre « Slipaway ».
La face B débute par le boogie « I Wanna Be Black »... difficilement défendable de nos jours ! En effet, Lou énumère de nombreux avantages à être noir en 1977, et ça ne vole pas bien haut. C’est le summum de la vulgarité, Lewis n’ira jamais plus loin. Ce titre est un rescapé des enregistrements live, notons malgré tout un merveilleux travail des chœurs, donnant un côté enjoué à cet étrange titre. « Real Good Time Together » est l’autre grand titre de Street Hassle. Reliquat ressuscité du Velvet Underground, développé en live à la fin des sixties, c’est aussi le meilleur exemple du son binaural dont nous avons parlé plus tôt. La chanson est sommairement séparée en trois parties, où un Lou suintant affirme que l’on va passer du bon temps tous les deux dans un torrent de semi-larsens et de bandes trafiquées avant que la chanson ne se termine en un joyeux bordel power pop. C’est franchement grandiose, survitaminé et foutrement efficace.
« Shooting Star » est un autre torrent de guitare et de saxophone. C’est une leçon sur la futilité, établissant la claire différence entre stars et stars éphémères, les « shooting stars » du titre. Bercé dans l’univers warholien des superstars, il n’est pas étonnant que le Lou Reed de 78 décide d’affirmer son statut : que sont les jeunes punks face à la légende qu’il est déjà ? « Leave Me Alone » retrouve un côté plus chaloupé, tout en conservant cette fureur à laquelle on commence à être habitués. Ici, Lou s’adresse certainement à Rachel : il est le « lonely boy » et veut qu’on lui foute la paix. Dans son couple avec le speed, sa pauvre compagne semble bien de trop. Notons un groupe au sommet, un travail exemplaire à la basse.
Le dernier titre, « Wait », semble être un retour aux ritournelles pop que Lou élaborait pour le compte de Pickwick Records au mitan des années 60. Il semble augurer le plus étrange de l’album suivant, The Bells, tout en assumant un léger côté spectorien. Tout est possible : est-ce une réponse au titre précédent ? Une invitation à la retenue et à la patience ou, au contraire, poussant l’ironie à fond, une moquerie pernicieuse envers les indécis ? Lou ne sera pas plus clair sur Street Hassle, qui s’achève sur cette note plus légère.
Cet album, à la brillante pochette où Lou arbore fièrement ses Aviator, fut bien reçu par la presse qui salua son ambition bien placée et sa prétention bienvenue après le caractère vain de Rock’N’Roll Heart. On remarqua aussi sa bonne interprétation de l’air du temps : Reed a su manipuler à sa guise, mais sans le trahir, le jeune esprit punk. À la différence des opus précédents, Lou avait un avantage : la réputation, développée lors de ses nombreux concerts de l’année précédente. Une nouvelle aura s’est créée, et Lou Reed s’est retrouvé indissociable de la vague punk, aux côtés de ses amis Iggy Pop et David Bowie.
Tout cela donne un album d’une rare cruauté, noir comme la suie mais pas déprimant pour autant. On laisse tomber la tristesse de Berlin ou la mélancolie de Coney Island Baby pour la joie de la défonce, cette espèce d’euphorie qui vous prend aux premiers moments de la prise. Il reste malgré tout d'une ironie mordante et d'un humour noir absolument décapant. L’inspiration textuelle se retrouve clairement dans le roman culte d’Hubert Selby Jr, Last Exit To Brooklyn, dont Lou est un fervent admirateur. Street Hassle est d’une noirceur brillante, celle des clubs où l’on ne danse pas, des groupes de sagouins démolissant un répertoire pourtant simple, des danseurs qui puent, trempés de sueur, des toilettes sales et surtout de la baise. C’est le pinacle après tout, qu’importe où l’on jouisse.
Lou rompt définitivement avec Rachel et s’envole vers d’autres aventures. Il fricottera avec le jazz et Don Cherry sur le mystique The Bells avant l’introspection éthylique de Growing Up In Public, qui signera la fin des aventures Arista. Mais si Reed s’est un jour dit punk, c’est sur cet album qu’il s’assume comme tel. Alors, pour l’amour du ciel, sors du placard, Lewis !
Street Hassle, obscène, morbide, vulgaire, crasseux : magistral.