A 14 ans, Rued Langgaard compose sa symphonie 1, bijou d'une densité émotionnelle vertigineuse, rarement vue dans l'histoire de la musique. Représentée à Berlin lors de ses 19 ans, la première guerre mondiale éclatera ensuite, et Langgaard ne retrouvera jamais le moindre succès de son vivant, devenant organiste dans une ville de campagne au Danemark.
Ce sont ici l'ensemble des symphonies de Langgaard dirigées par Dausgaard, mais je préfère parfois les versions de Ilya Stupel. Dausgaard, par son tempo plus lent, fait ressortir certaines étrangetés de compositions de Langgaard. Quand l'orchestre est très bien dirigé, c'est merveilleux, sinon ça donne l'impression contemporaine d'avoir de la fioriture (les compositions de Langgaard étant grandiosement pompeuses). Stupel dirige plus à la manière, rigide, d'un Tennstedt, sans lyrisme trop profond, mais avec une précision et un sens de la rupture hors-norme, ce qui convient à la grandiloquence déjà très fleurie de Langgaard.
Symph. 1 --} 10/10 : un monde pastoral enchâssé entre les cornes du diable, avec un premier mouvement spectaculaire, hors du commun, constituant l'un des sommets les plus vertigineux de la musique classique. Après une première à Berlin, la guerre éclate, et Langgaard ne retrouvera jamais le succès, considéré par les danois comme un compositeur excentrique, chaotique, et incompréhensible.
Symph. 2 --} 7.5/10 : plus disparate, grotesque, pompant, avec soliste. Une tentative de conciliation avec le public bourgeois du Danemark, qui néanmoins ne prendra pas la main tendue, et rejettera de nouveau totalement Langgaard.
Symph. 3 --} 8/10 : étrange symphonie concertante, avec un piano qui fait avancer l'orchestre vers un final, comme souvent chez Langgaard, triomphal. On croirait entendre le piano de Rachmaninoff dans une symphonie de Bruckner, ce qui est tout à fait intriguant.
Symph. 4 --} 9.5/10 : steppes, déserts frais, solitudes cosaques. Avec un faux final, puis un vrai, profondément mystique. Peut-être, en raison de sa cohérence interne, la meilleure porte d'accès à Langgaard, ce que Blomstedt, qui a permis la redécouverte de Langgaard, avait bien vu.
Symph. 5 --} 9/10 : mahlérienne, féérique, pastorale et grotesque. On croirait entendre des moustiques accompagnés par des taureaux. Un vrai conte à la mode de Ludwig Tieck, jouant avec un air enfantin qu'il se donne à lui-même sans y croire.
Symph. 6 --} 8.5/10 : plus wagnérienne que la précédente, souffrante et méprisante, se réfugiant dans une fausse gloire pompeuse. La place des cloches, à moitié dissimulées, rappelle beaucoup l'esprit mahlérien.
Symph. 7 --} 8/10 : aérienne, impériale, pastorale et tragique. Entre Bruckner et Mahler. Bordélique (il y a de la matière pour quelque chose d'1h, mais la symphonie fait 20min). On croirait voir le soleil se lever sur la mer. Comme souvent chez Langgaard, le final est triomphal. Le deuxième mouvement est peut-être le plus beau morceau lent de Langgaard. Le dernier mouvement est malheureusement dispensable, apportant trop de clarté aux ombres pénétrantes des mouvements précédents, servant simplement à boucler la symphonie en rappelant le premier mouvement, moins bon, mais qui offrait néanmoins la possibilité d'un decrescendo d'espoir quand il restait seul.
Symph. 8 --} 6.5/10 : encore plus réactionnaire, ou sarcastique de la tradition, que la précédente. Très lourde et embourgeoisée. La moins bonne des symphonies de Langgaard. Ce piano qui tente de parler et de suivre la tradition en répétant bêtement quelques notes, n'est-ce pas Langgaard lui-même tristement perdu en son siècle ?
Symph. 9 --} 8/10 : triomphale, nostalgique, chantonnante, presque pastorale, puis intensément tragique dans le troisième mouvement (sublime), et bâclé, comme souvent chez Langgaard, par un final pompeux. Mais ce troisième mouvement..
Symph. 10 --} 10/10 : la plus profonde et la plus formellement inventive, autant qu'au niveau de ce qu'elle fait ressentir ou penser. Unique dans l'histoire. Vraiment un bijoux forgé dans un marbre inconnu, mais somptueux. La version de Dausgaard est ici meilleure que celle de Stupel.
Symph. 11 --} 7.5/10 : répétitive et lourdingue, mais tellement que ça en devient une expérience unique, avec un final flamboyant pour si peu. Il y a dans tout ça une ironie absolument mortifère qui me dépasse.
Symph. 12 --} 8.5/10 : moins marquante que la précédente, qui est la grande synthèse de l'ironie langgaardienne, mais mieux composée, plus riche, plus enchanteresse, plus mystérieuse, plus boisée. Il est naturel que, la précédente péchant de même qu'elle gagne en cachet par sa densité, celle-ci gagne en valeur par l'extension plus réfléchie et construite de ses richesses intérieures.
Symph. 13 --} 8/10 : la meilleure des symphonies bourgeoises de Langgaard. Triomphale, pompeuse et dansante. Réussie en son genre, qui néanmoins me touche moins. Tellement pompeuse et pourtant grandiose qu'elle me fait toujours sourire. On se demande comment un homme peut composer une telle chose sans perdre pied. Le final est d'une lourdeur telle qu'on croirait qu'une statue en marbre nous tombe dessus. Il y a dans ce gigantisme quelque chose d'horrible, de monstrueux, et de dé-goutant, mais aussi d'affreusement goutu, d'immensément charnel, au sens de ce qu'en tant qu'artiste on peut vouloir quand on est ravageusement un être plein de désirs artistiques. Ce gigantisme charnel n'a rien à voir avec l'érotique physique du monde commun. Il relève d'une érotique des inspirations. Langgaard paraît composer pour le cénacle des génies décrit par Cicéron dans sa République : un monde de géants artistiques qui veulent puiser les uns dans les autres.
Symph. 14 --} 8/10 : moins gigantissime mais tout aussi fleurie que la précédente, bien que plus crépusculaire et mahlérienne, plus tenue aussi.
Symph. 15 --} 7.5/10 : tempêtueuse, brinquebalante, grotesque et ténébreuse. On croit sentir la tempête en mer. Très picturale, en accord avec son titre, d'où une forme de pittoresque parfois pauvre en terme de profondeur sensorielle ou psychique.
Symph. 16 --} 8.5/10 : fin florale, lente, comme un chant cétacé, vers l'adieu du monde. Dans les dernières notes, Langgaard parait ne pas savoir quoi choisir entre la joie d'enfin finir son œuvre, ou de regretter tout ce qu'il n'a pu être ou faire. Cela donne une émotion finale tout à fait unique.
Sfinx --} 9/10 : poème symphonique lancinant et profondément mystérieux.
Interdit --} 7.5/10 : très bizarre et sans cohérence visible, avec un long passage à l'orgue à l'intérieur qui rend le reste factice.
Drapa --} 7.5/10 : plus classique dans sa mélodie et sa structure.
Heltedod --} 8.5/10 : très bien, triomphal, mais paraît étrangement inachevé, avec un theme mélodique qui aurait pu largement être plus développé.