Le deuxième album White Light White Heat sera la dernière contribution de John Cale au Velvet Underground. On le sait, c’est lui qui fut le véritable architecte sonore du groupe, et la relation qu’il a entretenue avec Lou Reed fut à la fois fusionnelle et destructrice. Lorsqu’il l’a rencontré en 1965, John Cale a vu un type chétif, grelotant et anesthésié par les médocs que lui faisaient gober son psychiatre. A cette période, Lou Reed grattait de la pop mainstream au kilomètre pour le label Pickwick, il était profondément frustré de ne pouvoir s’affirmer comme l’auteur de génie qu’il se croyait être. John n’en pensait pas moins. Et comme il était aussi inventif avec le bruit que Reed était doué avec les mots, leur alchimie a tout de suite fonctionné. Sous leurs yeux s’est présenté une infinité de pistes artistiques inexplorées. Ils se savaient capables de renverser la table. D’un point de vue créatif, les deux hommes se tiraient par le haut. D’un point de vue personnel, c’était une autre histoire. Lou avait appris à John comment se servir d’une seringue. Il lui avait aussi transmis son hépatite, celle qui finirait par le tuer près de cinquante ans plus tard.
White Light White Heat, c’est l’aboutissement malade d’une complicité artistique qui, arrivée à l’apothéose de son processus suicidaire, explose et en fout plein les murs. La batteuse Moe Tucker et le guitariste Sterling Morrison s’efforcent de maintenir la locomotive sur les rails par leur rigueur rythmique, grâce à laquelle l’album évite de peu l’absolue cacophonie. Les dix-sept minutes de Sister Ray, qui concluent l’œuvre en prenant presque l’intégralité de la face B, constituent la bande originale d’une amitié toxique qui se désagrège dans un fulgurant magma de rancune. C’est une réponse bruitiste à Last Exit to Brooklyn, le livre d’Hubert Selby Jr. qui entrainait le lecteur dans une dégringolade d’ultra violence. Lou Reed a dépassé le stade de chanter les toxicos et leur quotidien. Désormais il tue ses personnages, puis décrit la torpeur des témoins du crime, tout juste gênés par les tâches que le sang laisse sur le tapis. Entre deux horribles péripéties, il ponctue son histoire de notes suraigües dans un solo de guitare destiné à percer les tympans de son orchestre, avant d’être rattrapé par l’orgue de John Cale, convaincu à juste titre qu’il peut gueuler plus fort encore. « Si ça n’avait tenu qu’à nous, on aurait détruit tout le matériel », racontera-t-il plus tard. A la fin de Sister Ray, on l’imagine jeter son instrument au milieu du studio et quitter le groupe sur le champ.
Extrait du podcast "Lou Reed, le pire d'entre eux", disponible ici :
https://graine-de-violence.lepodcast.fr/lou-reed-le-pire-dentre-eux-integral