Tu veux vraiment qu’on fasse le tour du personnage ? Tu crois réellement que l’on pénètre, désarmé, inoffensif, dans l'univers incandescent du leader fou du Gun Club ?
Tu penses que l’on peut appréhender en quelques phrases la complexité, l’étrangeté, la dangerosité d’un personnage comme Jeffrey Lee Pierce ?
Il faut dire que l’homme semble avoir eu mille vies, mille coups du sort, mille destins avortés emportés par le vent brûlant du désert californien. Petit Métis mexicain, il passe son enfance à El Monte, banlieue ouvrière de la Cité des Anges, au milieu d’ouvriers chicanos fleurant bon le tacos bon marché, venus soutirer quelques clopinettes de plus à un “rêve américain” qui ne fait déjà plus illusion. Grassouillet, complexé, rousté quotidiennement par son connard de père, le petit Jeffrey grandit dans un foyer instable et développe une hypersensibilité qui deviendra de plus en plus difficile à canaliser au fil du temps. Alors en attendant que son pater daigne lâcher sa chopine et veuille retourner au bercail lui filer deux, trois beignes dans la gueule, le petit Jeffrey il bouquine. Comme ça, pour oublier sûrement. Il dévore tout ce qui lui passe sous les yeux : polars, classiques, récits de guerre, revues de musique ou de cinoche. Il va s’éprendre de l’histoire et de la culture américaine qu’il va absorber comme une éponge. Il s’imprègne de cette americana sauvage et violente, de cette histoire américaine tragique.
Ce cheminement culturel, son hypersensibilité et un caractère conflictuel qui commence à poindre vont le pousser à s'intéresser aux marges de la société. Cette marge d’où il vient, dont il a les codes culturels, sociaux et raciaux. Ces cultures de la marginalité que l’on a planqué sous le manteau bien trop longtemps et que l’époque vient ressusciter. C’est le Blues qu’il trouve sur le bord des chemins poussiéreux et peu fréquentable de ces cultures maudites. Il va l’absorber, l’avaler comme un serpent avale sa proie, entièrement, totalement, avec ses os, ses boyaux, toutes ses aspérités, ses épines qui blessent, son venin qui rend malade, fiévreux. Jeffrey prend le Blues en pleine gueule. Mais Jeffrey n’est pas dans la posture, pour lui le Blues n’est pas une passion vintage furieusement tendance, ce n’est pas une référence rétro à inscrire bêtement sur son carnet de culture générale, c’est quelque chose de viscéral, une véritable spiritualité, presque une religion. Un Blues qui brûle les doigts quand on le joue, une musique qui saigne encore et qui salit les fringues. Il va s’éprendre des fantômes des vieux bluesmen du delta : Robert Johnson, Howlin' Wolf, Muddy Waters ou Skip James, ces figures hantées d’une musique qui n’était pas encore hype. Il collectionne alors les disques de manière obsessionnelle, se réfugie dans la musique, dans la vénération d’un Blues sale comme un peigne qui contient dans ses quelques accords répétitifs, lancinants, l’ADN honteux des États-Unis. Il s’isole, se désocialise insidieusement, se replie sur lui-même, se crée des addictions violentes qui le tourmenteront durant toute sa vie.
Alors quand la scène Punk de Los Angeles explose à la fin des années 70, c’est une délivrance pour Jeffrey. Il s’y jette dedans, tête la première, comme un exutoire salutaire de ses années d’isolement et de mal-être. Il hante les clubs sordides de la Cité des Anges, se mêle à la faune sauvage de ces rades empoisonnés, ces entrepôts désaffectés où coulaient,ensemble, l’héroïne et la musique Punk les plus pures. Jeffrey fait la connaissance d’artistes, de musiciens en tout genre, il devient l'improbable président du fan-club de Blondie. Il commence à chroniquer la Los Angeles oubliée, la L.A marginale, là où le feu du Punk vient brûler la chair fraîche d’une jeunesse un peu paumée et avide d’expérience. Il va gribouiller des textes enragés dans la gazette sacrée du punk californien naissant : Le magazine Slash. Il va gratter sur les styles qui le fascinent, il va théoriser ce Blues des années 30, il va s’intéresser au Reggae jamaïcain, il va participer à faire éclore cette vague Punk californienne. Jeffrey va mêler toutes ces influences, il va créer une mixture étrange de styles et de genres, foutre le tout dans cette marmite de sorcier et mélanger tout ce merdier pour voir ce qu’il va bien pouvoir sortir de cette étrange alchimie.
Toutes ces rencontres, ces papiers où s'enchevêtrent pêle-mêle : relecture d’un Blues du Delta marécageux, vapeurs cannabiques d’un Reggae aussi pur que la beuh jamaïcaine ou Punk West Coast furieusement sauvage, vont forger un caractère artistique sans concessions. Les références littéraires du lettré Pierce, vont également contribuer à sa construction. Comme pour la musique, ce sont les marges du style, les marginaux de la plume qui vont fasciner le jeune Jeffrey. Il va se plonger dans cette Amérique perdue, cette americana viciée, pleine de losers magnifiques à Stetson poussiéreux, de toxicomanes aux bras percés comme un Saint Patrick voûté et blafard ou ces putes de coin de rue, belles comme des madones. Jeffrey va s’approprier cette faune décadente et les ériger en créatures mystiques. Burroughs, Kerouac, Bukowski, Genet ou Rimbaud, tout ce que la plume à créer de plus vicelard, de plus torturé, il va les invoquer et en faire l’imagerie poisseuse du monstre qu’il s’apprête à créer.
Tout est dorénavant fin prêt pour que le Gun Club prenne vie. Mais ce n’est pas ça qui nous intéresse aujourd’hui.
En 1984, le Gun Club part en tournée faire vivre son troisième album The Las Vegas Story. Jeffrey Lee Pierce, Patricia Morrison, Terry Graham et Kid Congo, ce line-up mythique du Club, va écumer les salles des États-Unis puis l’Europe durant l'été et l’automne 1984. Mais les addictions de Pierce prennent le dessus, l’homme devient incontrôlable, l’alcool à trop forte dose, qui se mélange à la cocaïne, aux amphétamines et à un mal-être de plus en plus prégnant et violent, vont avoir raison du groupe. Jeffrey fait ses valises et part pour l'Angleterre. Il veut changer d’air, promener ses addictions en terres bretonnes pour voir si au cas où, sous des litres de flotte, elles se dilueraient un peu. C’est de ce chaos permanent, perpétuel, de cette dangerosité intrinsèque au Gun Club, que Jeffrey veut s’éloigner. Quitter la Californie et sa source bouillonnante, intarissable, de brown sugar. Quitter la schizophrénie d’une Cité des Anges qui n’a jamais aussi mal porté son nom. C’est dans la fuite, dans la survie, dans la recherche de soi qu’il va travailler à son premier album en solitaire. Un album en solitaire comme la putain de course du même nom. c’est comme ça qu’il va vivre cet enregistrement. Il va faire de cet album une odyssée crépusculaire, hantée ; il va construire un carnet de voyage dont les pages vont dessiner, au fil de l’écoute, un paysage désolé, un monde en déliquescence, à l’image de son état de santé.
Malgré la pochette champêtre où Jeffrey prend la pose avec un fusil à pompe sur l’épaule ( Ah, ce Gun Club qui le poursuit !), c’est un album urbain que va livrer le leader du GC. Un disque inspiré de Dylan et de Lou Reed, qui va transpirer les fumées de bouches d’évacuation et le bitume mouillé. L’homme voulait “évacuer ses influences rhythm'n'blues" et faire un album qui sonne "grande ville" ; si le skeud sonne effectivement “Big City”, la pochette ne ment pas tout à fait. La solitude est omniprésente. Cette campagne rase de la pochette fait écho à l’isolement encore plus frustrant des grandes villes. En compagnie du producteur Craig Leon - qui avait travaillé avec les Ramones, les Talking Heads et Blondie - et d’excellents musiciens de session comme John Mackenzie à la basse, Andy Anderson à la batterie ou Murray Mitchell au saxo, Pierce avance en solo et rogne, encore et encore, ses obsessions. Cette Amérique déglinguée, pleine de silhouettes étranges qui traversent la nuit, d’amour détruit, de fuite en avant et de lassitude. Jeffrey crache ses visions moites, collantes d’un Southern Gothic contemporain, de personnages errant sans buts ; des fragments de vie ratée qu'il jette sur le papier, qu’il colle dans des textes abscons, des incantations abstraites qui viennent cristalliser avec une musique qui va s’éloigner du Punk furieux et sans concessions du Gun Club.
Dès le premier titre, c’est la prod’ du disque qui surprend. Un son plus propre, un étalonnage équilibré, une production léchée. Le son se fait moins rugueux, moins brut. Pierce veut s’éloigner de ce Blues marécageux, de ce Punk transpirant. Il va soigner ses structures mélodiques. Il va donner de l’emphase à ses titres, titiller une alt-pop qui n’attendait que lui. Sur Love and Desperation, une batterie très présente, une ligne de basse aux relents Funk, un beat entraînant et un morceau qui vient transcender un post-punk encore tendance et lui apporter une tension inédite en mêlant à ce groove dansant, un texte sombre sur l’inévitable souffrance amoureuse. Sex Killer est le pendant - presque - Pop du séminal Sex Beat du GC. Guitares rugueuses et beat de batterie “ultra 80’s” entraînent un début d’album vers une Pop étrange et vaporeuse. Avec Cleopatra Dreams On, le disque finit de construire, en ce début de disque, une trilogie Pop nerveuse et acidulée parasitée, tout de même, par des textes dont la noirceur et la violence contrebalancent l’apparente gaieté pop. L’album se durcit par la suite, les guitares s’électrisent, la voix s’éraille. La brutalité et l’incendie blues du Gun Club se sont estompés avec les ans, la flamme s’est éteinte mais les braises sont encore brûlantes sous le tapis de cendres. La pop nerveuse et urbaine du début va laisser place à des titres plus sombres (Sensitivity), plus intimes (Midnight Promise). Le titre éponyme Wildweed par exemple, revient à cette urgence punk, Jeffrey reste cette mauvaise herbe du Rock, cette saloperie qui s’insinue dans les interstices et qui vient étouffer les jolies fleurs. Pourtant au fil de l’écoute, son rock se fait flottant, vulnérable. ll se fissure et laisse entrer la lumière, une flamme fragile qui vacille et se tord ; l’homme s’ouvre, il brise sa coquille et découvre une âme fatiguée, brisée. Un papillon de nuit qui se cogne, encore et encore, à la vitre qui le sépare de la lumière.
L'incendie du Gun Club qui a ravagé la fôret rock du début des années 80 s’est éteint, il reste Jeffrey Lee Pierce au beau milieu, arbre majestueux aux branches calcinées, au tronc amoché mais encore debout. JLP, survivant magnifique d’un incendie qu’il a lui-même allumé.… Mais pour combien de temps encore ?