La plume est (beaucoup) plus forte que l'épée

Avis sur Death Note

Avatar Josselin Bigaut
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Le pouvoir ne change pas un homme, il le révèle.

Nos inhibitions, nos retenues, ce que nous considérons parfois comme des vertus peuvent en réalité s'attribuer à un bête manque de moyens. Qui peut prétendre fièrement ne jamais avoir cédé à la tentation quand ce n'est pas la piété qui l'en prévient mais la trouille ? On ne s'abstient pas nécessairement de tuer parce que c'est mal, mais plutôt car nous aurions un jour à en assumer les conséquences de ce monde. Ce ne sont ni Rousseau ni les dames patronnesses qui nous dissuadent de tuer notre prochain ; mais la très sainte guillotine.
Donnez à un homme les moyens de s'extraire de la Justice de ses semblables, enlevez ses freins et brisez les entraves sociales qui le lient à ce monde : vous récolterez un dieu. Ce n'est pas tant l'hubris qui a conduit un fils de bonne famille à se prendre pour une divinité que les moyens dont il disposait alors. Comment se persuader d'être un homme lorsque l'on dispose des assises pour asséner le jugement de Dieu ?

Qu'aurions-nous fait, nous autres, âmes pures et parfaites, immaculées et sans vice, avec, entre nos mains, l'instrument d'une Providence - certes douteuse - permettant de nous octroyer les moyens de multiplier les homicides sans jamais avoir à rendre de compte à nos pairs ?
La culpabilité ? Celle-ci serait-elle entrée dans l'équation que la teneur d'un tel pouvoir eut alors aussitôt fait de la balayer. S'est-il trouvé une divinité dans l'Olympe pour déplorer sa propre iniquité ? Un dieu ne s'excuse pas, il impose sa volonté ; non pas parce qu'il le doit, mais parce qu'il le peut.

Des Shônens capables de vous faire réfléchir, ils s'en comptent sur les doigts de la main. La main d'un charpentier maladroit. Loin d'être exempt de défauts - et une relecture récente me l'aura confirmé - je n'ai pas retrouvé dans les critiques négatives un seul argument susceptible de me convaincre que Death Note fut une œuvre passable ou médiocre.
Plutôt que de rabrouer les impies, j'ai condensé leurs arguties sommaires et récurrentes que je fus amené à lire dans les critiques négatives mises à disposition sur SensCritique Notez que je ne leur tiens pas rigueur de leurs avis et ne porte aucun ressentiment à leur encontre. En tout cas, pas aussi longtemps que j'ignorerai leur nom et leur visage.
La liste des griefs récurrents tient en six points :

I - La mort d'un certain personnage marquant

Trop habitués aux Shônens coutumiers - pour ne pas dire merdiques - certains ne supportent tout simplement pas que l'on ait le culot de marcher en dehors des clous. Ils sont tels ces poulets élevés en batterie qui, sans avoir pu muscler leurs jambes, seraient alors incapables de courir à l'air libre une fois sortis de leur cage. De muscles à ceux-là, ce n'est pas dans les jambes qu'il en manquent.
Il se trouve encore des auteurs de Shônen qui savent bousculer leur lectorat ; le sortir des sentiers-battus de sorte à pouvoir l'abandonner en rase campagne. À trop se laisser bercer par la routine et le ronron habituel, le lecteur s'est laissé domestiquer. Et à un animal domestique, on lui coupe les couilles. Ceux qui trouvent encore le moyen de déplorer la mort de ce «certain personnage» ne sont guère que les eunuques de la pensée critique. Relever cet argument était déjà leur faire trop d'honneur pour le peu de réflexions qu'ils offraient derrière.

II - Un manga trop réflexif

Reprocher les excessives joutes psychologiques à un Shônen me persuade que faire lire Death Note revient parfois à donner des perles aux pourceaux. La graisse de ces porcs s'amoncelle alors jusqu'à obstruer leurs méninges. Comment peut-on décemment déplorer des phases de réflexion - en plus pertinentes - quand le Shônen-moyen aujourd'hui ne serait même pas suffisamment dense intellectuellement pour contenter un hydrocéphale ?
La réflexion étant même la clé de voûte de Death Note, le tancer pour cette exacte raison reviendrait à récriminer Naruto pour la présence trop abondante de ninjas dans l'œuvre.

III - Le manichéisme

La contrainte éditoriale du Shônen exige de ne pas donner de mauvais exemples à la jeunesse. Pareil aux films policiers d'antan où la loi en vigueur prévoyait qu'au cinéma, le criminel ne devait jamais avoir le dernier mot, le Shônen ne doit pas faire triompher le mal dans ses œuvres. Le prétexte m'apparaît aussi stupide que fallacieux, mais ce ne sont pas aux auteurs de définir leurs contraintes éditoriales.
Au regard de ces données, je suis précisément stupéfait que Tsugumi Ohba et Takeshi Obata aient pu aller si loin dans la nuance et l'ambiguïté quant au traitement de leurs personnages. Le protagoniste n'est pas un anti-héros, c'est un personnage qui accomplit sa vision propre de la Justice, vision partagée par une grande partie de l'opinion publique. Ceux-là même qui définissent cette conception de la Justice comme mauvaise ne font qu'objecter une thèse contraire et ne sont en aucun cas tributaires d'une quelconque Vérité révélée. Leur vision finit par prévaloir car ils ont le dernier mot. Une armée qui remporte la victoire sur une autre n'est pas plus juste, elle a simplement bombardé davantage ; là est son seul mérite.
Chacun ici a un point de vue qui se défend. La mise en scène présente Light derrière quelques sourires machiavéliques occasionnels afin de donner le change ; les auteurs n'auraient-ils pas eu recours à ce procédé qu'on les aurait accusés de commettre avec leur œuvre, une apologie poussive et extrême de la peine de mort. Rappelons que la majorité de l'opinion publique est plus tard acquise à Kira dans le manga ; non pas par peur, mais par reconnaissance.

La Justice délivrée par Kira est blâmable ? Qu'en est-il de celle délivrée par ces héros de Nekketsus aux têtes vides et aux idées propres ? Eux délivrent la Justice à grand renfort de mandales dans la mâchoire d'ennemis au prétexte que ces derniers ne partagent pas leur idéologie. Leur combat est juste parce qu'ils ont des bons sentiments ? Les bons sentiments messires, l'Enfer en est pavé.

Ajouté à cela que la morale n'est jamais forcée dans l'œuvre, offrant alors plus d'une occasion au lecteur de se faire sa propre opinion sur le bien-fondé ou non de l'action de Kira. Même la plupart des Seinens pétris de moraline plus ou moins élaborée sont incapables de la distiller avec ce qu'il faut de subtilité afin de la rendre crédible.

Death Note est à mille lieux de tout manichéisme tel qu'on le conçoit dans le Shônen.

IV - Des personnages féminins ternes

Il est usant mais nécessaire de se répéter : Shônen en japonais est la traduction littérale de «jeune garçon». Ils sont le public cible et les personnages féminins raréfiés en conséquence. Que ceux qui ont vu en Misa la dernière des gourdes se ravisent. Sa dévotion, son ambiguïté morale alors qu'elle est prête à tout pour Kira mais aussi son rôle ambivalent auprès de ce dernier - étant à la fois son plus précieux allié et sa plus grande faiblesse - lui donnent une dimension et un rôle véritable là où la protagoniste de Shônen-lambda est cantonnée à la plus stricte figuration.
Je peux me représenter l'histoire de Naruto sans l'existence de Sakura, Death Note sans Misa : c'est ôter un pan entier de l'œuvre.
Le personnage est diablement intelligent et cela, Light en attestera bien assez tôt alors qu'elle sera parvenue à l'identifier. Elle n'est pas un outil ; elle est un personnage vivant dont le sort ne laissera personne indifférent.

Quant à Takada, qu'on me cite un personnage féminin de Shônen alliant aussi bien la grâce, la dignité et l'intelligence qu'elle. Remarquez à présent que des trois alliés notoires de Kira, deux sont des femmes.

Que réclament ceux qui déplorent le prétendu mauvais traitement des personnages féminins dans Death Note ? Un énième stéréotype caricatural et risible de femme-forte prenant un air déterminé avant de tabasser un homme ? C'est de ça dont vous êtes demandeurs ? J'observe que ceux-là qui admonestent ce bête reproche à Death Note font soudain l'impasse quand il s'agit de critiquer tout autre Shônen sur ce point précis ; il se montrent plus exigeant avec Tsugumi Ohba et Takeshi Obata qu'avec n'importe quel autre autre de Shônen, démontrant par là qu'ils considèrent leur œuvre comme supérieure au cheptel.

V - Near comme pâle successeur de L

Sans doute le seul argument qui ait trouvé écho chez moi. Near est une version falote de L. le personnage est doté d'un sens de la déduction irréel, à la limite même du fantastique. Si un protagoniste de Death Note est bien trop parfait : c'est lui. Il n'échoue pas, n'est jamais mis en difficulté et trouve par conséquent moyen d'avoir systématiquement le dernier mot ; pour autant, il n'apparaît pas comme un adversaire menaçant ou crédible. C'est à lui - je pense - que tient la désaffection d'une partie du lectorat pour la deuxième période de Death Note. Il aura contribué à introduire de la facilité dans une œuvre qui pouvait se vanter de ne jamais y avoir eu recours.
On ne peut même pas parler d'accident de parcours le concernant puisqu'il fut le dernier obstacle sur la route de Kira.

VI - L et Light sont trop intelligents

Oui. Et Goku ainsi que Freezer étaient démesurément trop puissants une fois rapportés aux canons de la force physique humaine ; avons-nous boudé notre plaisir pour autant alors que nous les avons vu combattre jusqu'à la mort ?
À quoi bon Death Note si le carnet était tombé entre les mains du dernier des abrutis ? Il aurait juste écrit des noms jusqu'à ce que la cellule d'investigation lui mette - ou non - la main dessus. La belle affaire. Le manga tire son intérêt du fait que ce sont deux grands esprits qui s'affrontent ; on est plus en clin à suivre un jeu d'échec joué par Bobby Fischer qu'un champion départemental.
Qu'espérer d'un manga où le plus grand détective du monde - le vrai - traque l'étudiant japonais le plus brillant de sa génération ? Ni Light ni L ne paraissent intelligent ; ils le sont de facto. Leurs actes parlent pour eux et les lecteurs ne s'y sont pas trompés.

En quoi Death Note est-il une œuvre non pas seulement supérieure, mais spectaculaire ? Le succès pour ce Shônen hors-les-murs n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter.
Tsugumi Ohba et Takeshi Obata ont compris sur quoi reposait le ressort de l'astuce dans une situation donnée : présenter des règles inaltérables et inviolables tout en sachant jouer avec ces dernières afin d'en faire un usage inattendu. Cela, Shinobu Kaitani et Nobuyuki Fukumoto l'avaient compris avant eux ; la recette secrète d'une réflexion réussie. En surface en tout cas.

Car là où Kaitani et Fukumoto s'en sont tenus à la plus stricte ingéniosité dans leurs œuvres respectives, le duo Ohba et Obata aura garni ce sens retors de l'inventivité de personnages charismatiques et multiplié les fronts de la bataille psychologique qui s'entamait alors. De l'escarmouche, nous sommes passés à la guerre totale.

Obata au dessin, c'est un privilège pour nos yeux. Sans doute ne s'agit-il pas là du crayonné le plus somptueux susceptible de ravir nos prunelles, son style est en tout un de ceux alliant à la fois le mieux complexité et fonctionnalité. Le coup de crayon y est pour beaucoup dans le réalisme de ce monde bousculé par quelques cahiers à peine. Le fantastique est ici crédibilisé par la factualité d'un monde dont on n'oserait douter qu'il n'est pas le notre.
C'est vrai, c'est sombre et pour ces raisons, c'est angoissant. Le concept graphique des dieux de la mort est en tout cas dérangeant, plus encore quand on se surprend à concevoir qu'on ait finalement accepté la présence de ces monstruosités comme banales dans le quotidien des personnages. L'ordinaire dans l'horrifique, voilà ce que fait le mieux ressortir Obata de son dessin ; l'expérience graphique ne peut que s'avérer concluante. Elle dénote de ce à quoi il nous habituera à la suite avec Bakuman. Il est un homme aux registres multiples et n'hésite pas à nous le démontrer.

Death Note serait prétentieux ? Indéniablement ; car Death Note a précisément les moyens de sa prétention. Il n'y a pas de mal à rapporter d'une œuvre qu'elle soit très au-dessus du lot lorsque l'évidence se présente à nous comme incontestable. Le dire, ce n'est pas l'estimer comme tel, mais observer les faits ; relever et encenser la qualité de Death, ce n'est pas lui tresser des lauriers mais constater de pures flagrances.
Tout prétentieux que puisse être Death Note, il nous épargnera les sempiternels jugements moraux que croient pouvoir se permettre des auteurs supposément très au-dessus de leur lectorat. L'œuvre a des prétentions, pas les auteurs. En tout cas, nulle autre prétention que de nous offrir un des meilleurs Shônens de notre ère. En dehors de très courtes incises («ce que tu fais est mal»), Kira n'est jamais foncièrement maléfique aussi longtemps que certains lui accordent leur confiance. S'il ne devait y avoir qu'une morale à retirer de Death Note, c'est que l'État de droit a vocation à s'assouplir afin de lutter face à un ennemi trop redoutable pour être vaincu par des moyens conventionnels. Les Droits de l'Homme, ça ne vaut pas pour les dieux.

L'autre petit plus Death Note - comparé aux autres mangas où sévissent batailles psychologiques entre autres jeux d'astuces sournois - est encore sa mise en scène. Le génie déborde dans chaque recoin et nous le devons encore à Takeshi Obata. La partie de tennis comme analogie et préliminaire à la guerre qui s'annonce, la révélation de Light dans l'hélicoptère.... la splendeur de la scénographie se manifeste jusqu'à l'action consistant à manger des chips (exagérément magnifiée dans son adaptation animée). On se noie sous une narration introspective verbeuse et on en redemande ; ratiociner confine ici à l'onanisme jubilatoire où réflexions et perspectives se mélangent pour aboutir à des illuminations nous parvenant en continue.
Dissimulé sous chaque phrase innocente, sommeille un lot d'intentions sournoises ; la plus anodine discussion autour d'un thé vire à la guerre tranchée sous un feu nourri. Derrière la moindre question de L, c'est un piège mortel qui attend Kira. Une langue qui fourche, un faux-pas et c'est la potence qui se dresse. Au bal des faux-cul, chaque convive camoufle un poignard.
Un régal pour les méninges pour qui sait jouir des intrigues vicelardes et magnifiquement orchestrées. L'astuce et l'ergoterie y débordent de chaque case, il ne se trouvera pas un être un tant soit peu pourvu au niveau encéphalique pour ne pas s'en contenter.

L'ambiguïté côtoie la plus pure fourberie alors que se dessine entre les deux antagonistes une amitié viciée au beau milieu d'un combat à mort. Le sens du tragique ne saurait faire défaut à une fiction impulsée par un dieu de la mort.
Comme si cela ne suffisait pas, on rajoute de l'orgasme au plaisir alors que s'insinue un deuxième Kira dans l'intrigue, précédant une bataille qui, cette fois, quitte la terre-battue des confrontations strictement psychologiques pour passer par la case des médias avec tout le chaos que cela peut impliquer à terme. Un deuxième Kira corsant radicalement les enjeux car aussi providentiel qu'instable. Une épée de Damoclès vacillante au-dessus de la tête de Light. Tantôt salutaire, tantôt encombrante ; Misa est un handicap heureux, une bombe à retardement entre les doigts d'un Kira qui tentera de la désamorcer de sorte à ce qu'elle n'explose qu'au moment opportun. Voilà une alliance qui transcende allègrement la dynamique du couple Joker-Harley Quinn dans les annales de la fiction.

L et Kira luttaient pour la suprématie d'une idéologie qu'ils défendaient chacun, Kira aura remporté la plus rude bataille de son existence par le jeu de mille tromperies avant de s'installer en territoire conquis. L'oraison funèbre de la victime sera tenue par l'assassin. Plus macabre encore, Light revêtit même l'habit de L afin de se faire passer pour lui avec l'assentiment de la police. La supercherie est ultime ; un monde triomphe sur un autre.

De là, Light me rappellera le comte Robert d'Artois dans les Rois Maudits qui, débarrassé de sa plus tenace adversaire en la personne de Mahaut, s'enkystera finalement dans son rôle de pair du royaume au point de s'affaisser. «On ne lutte bien que face à forte tête» scandera-t-il alors qu'une jouvencelle le tiendra en respect, lui qui fut l'Empereur de toutes les machinations.
C'est à l'aune de cette analogie que la victoire de Near m'apparaît pour ce qu'elle fut vraiment : le coup décisif d'un adversaire trop inférieur à Kira pour que ce dernier ne l'ait vu venir. Near et Mello, sans la facilité narrative des derniers instants venus les prendre par la main, n'auraient jamais pu égaler L. C'est parce que ses adversaires étaient trop médiocres que Kira aura succombé à leur scélératesse.

De Light, on ne dira de lui que le pire. Trop parfait paraît-il, sans nuance et inutilement machiavélique. À entendre ces gens là, on jurerait que le genre Shônen recèle de personnages richement construits par millions. Pour moi qui n'ai pas l'habitude d'apprécier le personnage principal d'une œuvre, lui m'aura conquis.
Il n'est pas ce personnage inébranlable qu'on dépeint. Le profil que L dressera de Kira sera d'ailleurs celui d'un garçon immature. Immature car il aurait pu dissimuler ses crimes, immature car il réagit aux provocations, immature car s'estimant trop supérieur pour être pris à défaut. Un faux placide qui derrière ses grands airs cache un petit garçon capricieux.
L'abandon du Death Note, en plus d'être un coup de théâtre de génie avait le mérite de faire comprendre, par contraste entre ses deux mémoires, le degré de corruption que le carnet avait exercé sur lui. Le pouvoir ne change pas un homme, il le révèle ; ce qu'il dévoile alors n'est jamais très beau à voir.

Les ennemis de demain ne sont pas nécessairement ceux d'hier. Le temps béni où l'on pouvait boire nonchalamment le thé avec son pire ennemi après une parti de tennis est révolu. Le code pénal n'est plus d'actualité et tous les moyens sont bons pour stopper Kira, et tout spécialement les pires. Là où Near n'est qu'une piètre contrefaçon attardée de ce qu'avait été L, Mello lui, donne du piment à l'antagonisme alors qu'en plus d'avoir recours à la mafia, il ne répugne pas à faire usage du Death Note. À armes égales, le conflit gagne en intensité.
Puisqu'aux grands maux il faut privilégier les grands remèdes - et les plus savoureux - Light, une fois placé en échec et mat, retourne le plateau.

Cette seconde période ne m'aura pas dégoûté le moins du monde ; les défauts sont bien là mais certainement pas aussi démesurés que certains veulent le rapporter. C'est parce que leur idole était si grande qu'ils ne supportent pas de la voir raccourcie de quelques centimètres.
Near et ses déductions magiques eurent-ils été écartés de l'équation que je n'aurais pas rechigné à faire de cette partie ma favorite.

L'ébranlement - et non la chute - du château de carte tient au final à sa déduction invraisemblable et dépourvue de la moindre motivation quant à l'implication de Mikami dans la machination du proxy-Kira. Ce n'est pas l'enquête qui permit à Near d'user de sa perspicacité pour le percer à jour, mais une révélation d'ordre quasi-biblique. Au prétexte de Mikami serait apparu deux fois auprès de Takada et qu'il aurait un profil pondéré, toutes les suspicions du monde l'assaillent alors. Comme touché par la grâce : Near sait qu'il est le proxy-Kira. On ne sait pas comment et c'est bien là le problème ; la jonction n'est pas évidente à faire et, sans cette grossière ficelle scénaristique mal nouée, jamais Near n'aurait décemment pu soupçonner Mikami.

Exception faite de cette tâche d'encre sur le carnet, le jeu de diplomatie empoisonné liant inexorablement le SPK et Kira et le billard à trois bandes comprenant Mello au bout de l'hypoténuse a tout d'un concentré de bonheur pour qui aime intriguer.
Kira est délicieusement monstrueux, calculateur jusque sur le lit de mort de son père, feignant la colère et le dépit afin de parvenir à ses fins. Devenu un dieu quasi incontesté, le monde n'est plus qu'un gigantesque échiquier où il sacrifie abusivement chacun de ses pions. Mais à se déparer de ses pièces les unes après les autres, le roi ne manque pas de finir un peu plus encerclé au gré des tours qui passent.

L'édification de l'Empire d'un démiurge pourtant muet a tout d'un spectacle fascinant ; on comprend mieux Ryuk alors que lui n'a laissé tomber le carnet qu'à la seule fin de jubiler des conséquences du Death Note.
Réaliste, le manga l'est du trait jusqu'aux supputations quant aux réactions du monde face au phénomène Kira. À terme, ce dernier aura gagné la bataille de l'opinion public. Les médias - toujours au service des puissants - se plieront à son bon vouloir et manipuleront les masses en son nom. Si Kira sacrifie ses pions sans modération aucune, c'est parce qu'il en dispose de davantage que ses adversaires réduits à la faction groupusculaire.
On ne met pas l'adversaire en mat avec des pions seulement. Mikami Teru et Takada Kiyomi constitueront ses pièces maîtresses en fin de partie. Lové imprudemment entre le fou et la reine, Near joue à un jeu dangereux.
Les alliés se faisaient rares et, contrairement au protagoniste Shônen qui s'évertue à cumuler les amis, Kira lui, amoncelle les atouts dissimulés dans sa manche. Ce n'est pas l'amitié qui régit leurs rapports et c'est encore pour cela que la nature de leur relation est si unique et délectable.

En dépit de ses innombrables mérites lui permettant aujourd'hui de scintiller de mille feux au sommet des classements mangas de toutes tendances confondues, Death Note a lui aussi ses malfaçons. Je les pensais autrefois discrètes et bénignes mais une relecture récente et attentive m'aura persuadé du contraire. Aucune ou presque n'aura entamé le plaisir de ma lecture, mais toutes cumulées justifièrent amplement que je ne puisse attribuer la note maximale au manga.

Que le père de Light soit précisément le chef de la cellule d'enquête Kira au Japon est... pour le moins fortuit. La coïncidence rajoute en tout cas du piment, et ne se veut pas gratuite. Cependant, que cela confère en plus l'avantage à Kira - apparemment hacker à ses heures perdues - d'accéder aux informations confidentielles de la police est plus dommageable encore.

Aurais-je été flic que j'aurais effectué une enquête de police toute bête à la mort de Ray Penbar. La police scientifique n'aurait alors eu qu'à relever les empreintes sur le talkie-walkie offert par Light qui ne portait aucun gant ce jour là et qui ne l'a pas repris sur le cadavre.

Hasard encore, hasard toujours, Light va apporter des vêtements à son père précisément quand Naomi arrive au poste de police. Ne serait-il pas descendu pisser que sa mère aurait envoyé sa sœur à sa place. Les coïncidences ont la vie dure. Le règne de Kira tient à bien peu de choses.

Naomi, ancienne agente du FBI, scrupuleuse, méthodique, trouve le moyen de croire qu'un lycéen contribue à l'enquête sur le plus grand criminel du monde alors qu'elle l'a en plus vu apporter des vêtements à son père et que le réceptionniste a ostensiblement dit devant elle qu'il ne l'avait pas vu depuis longtemps...
À sa place, j'aurais au mieux suspecté qu'il cherchait à baratiner pour séduire et au pire...

Comment dissimuler une mini télé dans un sachet de chips déjà fermé ? Il l'aurait ouvert, mis la télé sans être capté par une caméra, collé l'ouverture afin de la sceller et ré-ouvert ensuite ?

Avec un peu de jugeote, Light aurait juste eu à enquêter sur les champions de tennis junior des vingt dernières années en Angleterre pour découvrir l'identité de L et écrire tous leurs noms en pensant à son visage. Quand bien même L aurait menti, Kira n'aurait pas pu tuer les autres champions et se rendre suspect sans connaître leur visage.

Autre piste pour Kira afin de découvrir l'identité de L : investiguer l'origine des fonds considérables qui ont permis de construire en quelques mois un immeuble de vingt-deux étages ; il serait alors remonté jusqu'à Watari et, incidemment, jusqu'à L pour peu qu'il ait découvert Wammy's House.
Manipuler un pilote d'avion pour qu'il s'écrase justement contre l'étage où vit L, cela aurait aussi été du domaine du possible. Cela, ou toute autre tentative d'assassinat créatif en manipulant un tiers avec le Death Note. Puisque L ne bouge jamais de sa tanière : il est une cible facile.

Qu'une jeune fille comme Misa subisse un traitement policier aussi draconien que celui administré par L et gambade comme une gazelle après cinquante jours de torture me paraît un brin trop extravagant.

Rem, naturellement pourvu(e? ils ne sont pas sexués il me semble) d'yeux de Shinigamis aurait pu se contenter de donner les noms de L et Watari à Light plutôt que de se sacrifier bêtement et ne plus pouvoir veiller sur Misa par la suite.

Le coup du missile téléguidé intraçable par satellite acquis par Mello en plus de la plateforme de lancement permettant de le propulser et le tout.... un peu trop gros. Beaucoup trop gros. À la limite du cartoonesque, même.

Que Mello parvienne en plus à survive à une explosion capable de dévaster tout un étage, sans aucune protection, me semble là encore délirant.

Yagami avec les yeux de Shinigamis voit que son fils n'est pas Kira puisque ce dernier a renoncé aux pouvoirs précisément avec l'intention ne pas être repéré par son père. Pour autant, Sôichirô ne voit-il pas que la date de décès de ton fils est imminente ? Et Misa qui elle aussi avait les yeux de Shinigami ? Elle ne lui en a jamais parlé non plus ? Quant à Mikami, il aurait pu se méfier dans le hangar en voyant qu'il restait moins de dix minutes à vivre à son Dieu.

Comment Aizawa et le reste de l'équipe peuvent accepter de ne mettre aucune caméra dans la chambre d'hôtel partagée par Light et Takada ? L'enjeu de l'enquête est bien trop crucial pour laisser quoi que ce soit au hasard.

En quoi tuer sa sœur dérangerait Kira alors que mener son père à la mort ne lui a pas fait battre un cil ?

On aimerait à penser que Death Note fut parfait et digne de la béatification, puis, on fait l'erreur de le relire scrupuleusement, mettant de côté le regard émerveillé de l'œil neuf des temps jadis. Fatalement, à force d'exploiter tant de pistes de réflexions, Tsugumi Ohba offrait le flanc à quelques menues incohérences. Je ne le surinerai pas pour autant, car pour chaque erreur, Death Note cumule en contrepartie dix succès. Même à supposer qu'un moins annule un plus, le bilan du manga reste largement positif ; ce dont ne sauraient se prévaloir quatre-vingts-dix pour cent des auteurs Shônens aujourd'hui. Au bas mot.

Il s'en trouvera toujours pour jouer les ingénus, prétendre ne pas saisir l'engouement pour l'œuvre, je répondrai à ceux-là que Death Note est grandi par tout ce que j'ai pu rapporter précédemment, pour tout cela et surtout car - contrairement à tant d'autres - lui aura su s'arrêter à temps. En entamant leur ouvrage, les auteurs ne partaient pas en quête de succès mais de postérité. Douze tomes bien faits valent mieux qu'une centaine de bâclés. Il n'y a de longueurs inutiles nulle part ; Death Note dit ce qu'il a à dire sans broder et il le dit bien.
Qu'un format relativement court ait pu, non pas séduire, mais enjouer un lectorat captif, aurait dû en principe alarmer les éditions Shueisha. Le public Shônen est demandeur d'un contenu plus mature et travaillé ; de grâce, qu'on le lui donne. Qu'on nous épargne la shônenerie des âges sombres et révolus, il est temps d'évoluer. Pour le meilleur, de préférence.
Death Note a ouvert la voie, qui pour oser s'y engouffrer après lui ?

Je ne saurais conclure ma critique sans revenir sur l'épilogue de Death Note. Voilà une fin qui ne m'aura laissé ni de marbre, ni de glace, mais qui m'aura plutôt fait fondre. Peut-être pas fondre en larmes ; j'ai su cette fois les contenir en connaissant le dénouement par avance, néanmoins, je n'ai pas honte de le dire : j'ai aimé Kira. Pas pour sa Justice ou ce qu'il représentait, mais pour ce qu'il était humainement, un personnage fourbe et sans scrupule qui, parce que le cadre de l'intrigue était focalisé sur lui, aura servi de modèle vicié à une génération qui ne le méritait pas.

Tous les héros ne portent pas de cape. Pour certains, un carnet et un stylo suffisent.
Kira n'aura privé de libre-arbitre que ceux qui n'en étaient plus dignes. Mille discours entraînants ne feront jamais naître le même élan de volonté populaire qu'un fusil braqué contre les lombaires. En délivrant la mort immodérément au bout du stylo, Kira aura suscité la renaissance d'un monde mortifère auquel il aura paradoxalement rendu vie.
L'histoire du fait révolutionnaire m'aura appris que les mondes meilleurs naissent sur le terreau des charniers les mieux nourris. Sans qu'il n'ait jamais eu recours aux emphases littéraires ou même à la moindre figure de style, l'Histoire retiendra de Light Yagami qu'il avait une bien jolie plume.

Erratum : Poulpor, dans les commentaires, m'aura fait remonter quelques inexactitudes quant à ma compréhension de certains déroulés de l'œuvre, je vous invite à les lire afin de vous faire une meilleure opinion de ma critique ainsi que du manga visé par cette dernière.

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