Ici, et partout ailleurs

Avis sur Ici

Avatar Bidoudoume
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La vie. Le passage du temps. Les années, les rides, les rites, les évolutions techniques et technologiques, l'architecture, la mode, le passé colonial américain, le langage, les loisirs..autant de changements et de mouvements que permet d'appréhender Ici, de Richard McGuire. Comment ? Le concept est simple et absolument prodigieux : le même angle de vue sur chaque planche où viendront, ou pas, se superposer les cadres d'une autre année, d'un autre temps. Il n'y a pas un scénario, mais plutôt des dizaines d'anecdotes, reliées par cet élément central : nous ne bougerons pas de place. Pas de familiarité avec les personnages, mais de multiples parcours anonymes qui se chevauchent. Aux dessins souvent minimalistes dans le but de proposer une réflexion sur l'espace, la construction et l'écoulement du temps, l'ouvrage se parcourt d'une fluidité digne de l'écoulement d'un sablier.

En 2014, le champ qu'offre cet angle de vue est un salon. La vie de cette pièce, de ceux qui l'ont fréquenté, ce qui a poussé ici, ceux qui étaient là avant et ceux qui seront là après et la vie de ceux qui l'ont traversé va défiler devant nous. Un salon en 2014, mais pas le même salon qu'en 1957. Les mêmes murs oui, bien sûr. Mais pas de murs en 1307. Des dinosaures même, bien avant notre ère.

Une fleur qui fane, un chat qui passe, des enfants qui jouent, symboles d'un temps qui s'écoule, d'une vie qui jaillit. Les couleurs, les goûts, les meubles et les différents objets traversent ou s'effacent avec les années, les siècles. Le papier-peint rose posé en 1949 est enlevé en 1960.

La vie traverse le temps. Le temps est traversé par la vie. On danse dans ce salon en 1932, en 1993, et en 2014. On s'y déguise à travers les décennies du XXème siècle. On y fait tout aussi bien la fête en 1955 qu'en 1971. Il y a tout ce qui évolue et tout ce qui n'évolue pas. On s'insulte et on s'embrasse, on s'engueule aussi dans ce salon, quelle que soit l'année et les personnes qui l'occupent.

Le trépied de 1870 se dresse face à celui de 1973, c'est la même mécanique, le même geste minutieux, le même déploiement qu'un siècle sépare. Dans cette maison, on joue au twister en 1971 et en 1966, mais bien évidemment on y joue encore en 2015. Toujours sur la même planche. Les couleurs, seulement, ont changé. Les décennies séparées d'un cadre rectangulaire font ici preuve d'une incroyable continuité.
Au contraire, quelques pages plus loin, tout oppose cette femme qui perd la vue en 1951 et cette autre qui prétend ne rien voir sans ses lunettes de lecture. La médecine, l'ophtalmologie a changé. Le désarroi incurable laisse place aux caprices coquets et au confort du XXIème siècle. Et en fond, le décor terne de ce qu'aurait été cet endroit en -110 000, qui contextualise ces deux femmes et nous fait relativiser sur leurs problèmes de vue. Page précédente, on perd le contrôle d'une situation en 1996, ou des clefs en 1959, et même une voiture en 2222 mais c'est bien la glace en 50 000 av. J.-C. en arrière-plan qui nous perd, nous, lecteurs en 2015.

Quatre amis discutent en 1989. "Raconte la blague, celle avec le docteur...". Une blague racontée en 15 pages qui nous permettent de parcourir près de 10 000 ans d'histoire. Une marre, une forêt, qui change à travers les millénaires, puis ça se précise. Depuis cet angle on ne voit que de la forêt en 1637, mais on découvre, sur la même planche, que cet arbre-ci fut coupé plus de cent ans plus tard. On voit enfin naître en 1764 la demeure qui deviendra voisine (où qui l'est déjà selon dans quelle année on se place). La temporalité figée par le récit de cette blague se confond derrière un autre récit, celui de la nature, de la vie, qui lui, n'est pas sujet à l'arrêt cardiaque.

Subtilement, nous apprenons seulement à la fin de l'ouvrage la date où la bâtisse dans laquelle nous sommes fut construite. On en découvre les fondations, la charpente, et puis nous revenons instantanément en 2015.

Les pages se tournent, "Ici", comme celles qui se tournent partout ailleurs. Et toujours le temps (la météo) qui l'emporte sur le temps (qui passe) ; le néant 3 milliards d'années avant notre ère, l'eau en 50 000 av. J-C., puis la glace, ou un déluge en 2111, ou encore le vent en 2314. Lorsque l'auteur évoque l'avenir de cet endroit c'est à travers une vision apocalyptique et pessimiste. Quelque chose a balayé cette maison et les objets du XXIème siècle ont disparu. En 2213, on ne sait plus ce que c'est qu'une clef, qu'un porte-monnaie ni même une montre, que cette femme s'assurait machinalement de savoir si son mari ne les oubliait pas au milieu du XXème siècle environ 200 pages plus tôt dans l'ouvrage.

Le tout est extrêmement bien ficelé, millimétré, très habile et incroyablement fin. On ne fait que traverser des bribes de vies, des morceaux d'époques qui nous deviennent familières en quelques cm² à peine. C'est ici que se manifeste tout le génie de Richard McGuire. On arriverait presque à saisir l'écoulement du temps, à le palper. Le salon nous semble si petit quand on se retrouve plusieurs milliards d'années avant notre ère. Et la page d'après c'est une fuite d'eau qui capte toute notre attention. "Ici" est une réflexion sur la temporalité et rien se semble résister à l'écoulement du temps, aux lois de l'espace. Pourtant la vie, les vies, ou la mort y prennent place. Parfois certains comportements ou certains objets subsistent, parfois d'autres s'envolent et disparaissent.

Un véritable chef-d'œuvre.

Au delà des notions de mouvement, d'espace, d'histoire de la vie humaine ou de notre planète, il y a beaucoup de nostalgie dans "Ici". La finalité du message de l'ouvrage se cache derrière la 4ème de couverture ; un mur de briques. Un mur de la vie, constitué sans doute de chaque évènement, que forme chaque brique. Chaque planche reprendrait chaque évènement personnel, vécu dans un éternel même cadre, un même champ : celui de sa propre existence. Celui de notre propre regard, notre propre corps. Un mur composé d'une multitude d'instants passés et présents mais un mur qui ne tient debout qu'avec les briques de tout un environnement, durcies par le temps, pour continuer à rester debout.

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