"Le corps social perd tout doucement son lendemain."

Avis sur Innocent

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Cette formule de Paul Valéry (citée par R. Castel in La montée des incertitudes, 2013, p. 11) concernant la France d'avant 1789 apparaît comme un joli condensé de cette époque où l'on voit, par-delà la saga familiale des Sanson, un aperçu de l’histoire de l'Hexagone et la lente progression vers la Révolution car il y a quelque chose de pourri dans le royaume de France de cette seconde moitié du XVIIIème siècle.

Les Sanson ne sont pas pour autant des artifices au service d'une fresque historique de S. Sakamoto (pour l'entendre au sujet de ce manga c'est par ). Ils occupent le premier rôle et la condition de "bourreau" se laisse voir sous un jour peu connu. Comme le montre l’historien italien Giacomo Todeschini dans Au pays des sans-nom (2015), les bourreaux figurent parmi les réprouvés de la société médiévale occidentale : ils œuvrent dans des secteurs légaux - considérés comme nécessaires et utiles - mais perçus comme impurs et déshonorants. Dès les premières pages du manga on retrouve cela : on voit le prévôt des marchands rédiger une lettre pour que Charles-Henri – alors âgé de 14 ans – puisse être accueilli dans une maison d’éducation. Le mot rédigé, le prévôt fait volontairement tomber la lettre à terre. Le père de Charles-Henri doit alors se baisser pour la ramasser. Il demande à CH' de remercier le prévôt pour son geste. Ce dernier ouvrira grand les fenêtres dès que les Sanson seront sortis,comme si ces derniers viciaient l’air qu’ils respiraient.

D’autres paroles, gestes émaillent le récit, qui font des Sanson des personnes dont il faut se méfier, ne pas croiser le regard… S’ils n’ont pas la réputation d’être des sorciers dont il faut se débarrasser l’ambivalence à leur endroit est forte. L’hostilité n’est jamais loin. Et si elle n’est pas le fait des individus rencontrés, elle se retrouve au sein de la famille : le père de Charles-Henri veut que son fils lui succède et il ne prend pas de gants pour le décider, quand il ne cherche pas à le "remplacer" en souhaitant donner naissance à un nouveau fils.

La vie n'est donc pas un long fleuve tranquille pour Charles-Henri qui refuse d'être un héritier docile. Le bourreau de la Révolution apparaît donc esseulé, proche seulement de sa petite sœur, Marie-Josèphe. On est ainsi loin du bourreau tout en muscles découpant des têtes à la douzaine (d'autant plus que les Sanson devaient exécuter d’autres peines comme la pendaison, l’écartèlement, la roue…). Ici le personnage principal a un aspect pâle, androgyne (comme d’autres personnages). On se dit qu'il n'est pas fait pour cela. Et pourtant...

Au-delà des querelles et tensions, les Sanson ont des activités communes : la dissection des cadavres des condamnés, pour parfaire leurs connaissances du corps humains. Car les Sanson jouent aussi les médecins de temps à autre ! Une double-casquette (donner la mort, sauver la vie) paradoxale mais qui n’est pas sans logique : c’est grâce à leur savoir médical que les Sanson sont bien vus de leurs voisins, parce qu’ils peuvent les guérir.

Côté intrigue le manga avance par une succession de chroniques qui semblent suivre l'ordre chronologique mais avec des interruptions. On ne suit pas les personnages au jour le jour mais à l'occasion de différents événements, ou des visages connus peuvent apparaître. Le récit est servi par un dessin solide et attirant où S. Sakamoto maintient un équilibre entre volonté de nous faire pénétrer dans la vie de Charles-Henri sans nous livrer pour autant des scènes de boucherie. Oui il y a du sang mais l'auteur ne rentre pas dans le voyeurisme pour les exécutions. Son dessin est souvent imagé avec pas mal d’allégories qui viennent s’insérer dans le récit (Atlas soutenant le monde…) ce qui donne un ensemble plutôt attirant.

Interrogé par J-One, S. Sakamoto déclarait que l’histoire de Charles-Henri Sanson était connue par les historiens mais qu’elle comportait des trous qu’il s’était chargé de remplir. Cet élément se voit tant dans l’avertissement au lecteur qu’en fin de volume, avec la mention des personnes chargées de la vérification historique. Innocent compte au Japon un total de 9 tomes. L’auteur a prévu de commencer une saison 2 : Innocent – Rouge.

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