De Victor de l'Aveyron à Florent Brunel

Avis sur Ki-itchi !!

Avatar Josselin Bigaut
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Cette critique cumulera le compte rendu de lecture de Ki-Itchi ainsi que de sa suite directe (dont je n'ai pas saisi la raison pour laquelle elle fut découplée de la série originelle), Ki-Itchi VS.

Le chemin entamé par Ki-Itchi fut d'autant plus long qu'il fut entrepris dès l'âge de trois ans. Une pente raide sur son itinéraire qui, hélas, n'était pas ascendante. Que cela soit dit d'emblée, on part d'en haut pour finir en bas. Peut-être pas en dessous de tout, je n'aurai tout de même pas le verbe acerbe à en griffer l'œuvre, mais au vu des promesses des premiers âges de Ki-Itchi, nous étions en droit d'espérer plus. De s'attendre à mieux les années passant. Moi plus que quiconque, ébranlé que je suis resté de ma lecture de The World is Mine, premier manga à succès de Hideki Arai m'ayant sans doute marqué à jamais.

De Victor de l'Aveyron, enfant sauvage à Florent Brunel, figure médiatique consensuelle s'en tenant aux évidences et présentant sa contestation à l'égard de ces dernières comme révolutionnaire. Florent Brunel, pour ne pas écrire Amel Bent. On ressort de cette lecture avec le sentiment d'avoir été simplement témoin d'une révolte infantile mise en scène par un auteur ayant laissé libre cours à certains fantasmes révolutionnaires. Un 1793 en peau de lapin. Je pense que tous, dans nos vies, avons rêvé un jour d'agir comme Ki-Itchi, voire même plus radicalement. Seulement, aurions nous imité son geste à la perfection que l'opinion publique et ce qu'il convient d'appeler avec abstraction «Le Système» nous serait tombé sur le coin de la gueule sans que jamais encensement massif des foules il y ait lieu. Que de facilités scénaristiques de ce côté là.
Je reviendrai sur le traitement trop léger des conséquences du fait terroriste dans le cadre de la lutte contre un ordre établi. Ce Seinen décevra peut-être, mais il aura en tout cas le mérite d'ouvrir des pistes de réflexion sérieuses sur des thématiques politiques lourdes que je déflorerai ici sans que cela n'engage à rien.

En dépit de mon total engouement (vous n'avez pas idée à quel point) pour Hideki Arai suite à la lecture de The World is Mine, j'ai, durant des années, freiné des quatre fers chaque fois que l'occasion de lire Ki-Itchi s'était présentée. Le résumé ne faisait certainement pas envie ; celle d'un enfant qui luttait contre les injustices à son échelle, le poing levé. Un avant-propos assez doucereux pour me filer des caries, aussi, je me détournai allègrement de ce manga particulièrement boudé en France.
Cependant, suite à une suggestion de mes abonnés, je me lançai dans le périple Ki-Itchi. La lecture s'avéra aisée, Arai sait y faire malgré ses dessins (n'en attendez pas grand chose) pour capter son lectorat sans artifice tapageur, l'œuvre se suffisant à son propos et ses personnages.

Malgré tout, des raisons de haleter sa lecture, il y en avait**. L'agencement du récit, j'entends par là, la disposition des cases, des planches, de ce qu'elles présentent n'est absolument pas fluide au cours des premiers tomes**. On jurerait sans arrêt qu'il manque une case supplémentaire pour faire la médiation entre la précédente et la suivante. S'ensuit un sentiment de confusion quelque peu déroutant à la lecture où les événements s'enchaînent chaotiquement. Ne m'arrêtant pas à cela, j'ai pu poursuivre ma lecture jusqu'à ce que ce désagrément soit corrigé. Néanmoins, j'en connais qui pourraient en venir à fermer leur volume relié à cette entrée en matière particulièrement houleuse. Que ceux-là s'accrochent, ça finit par prendre forme plus clairement à compter du tome deux.

L'une des forces de Hideki Arai est la richesse insoupçonnée de ses personnages, ces derniers se voulant souvent grandis par leur bassesse. Des réactions absurdes, des personnalité humaines tout en restant quelque peu sorties des sentiers-battus, je lui reconnais ce talent de plume dans la confection de caractères atroces et délectables pareil à ceux créés par un Hideo Yamamoto (Ichi the Killer, Homunculus).
Pour autant, passé le cap de la petite enfance de Ki-Itchi, les personnages seront plus conventionnels pour certains, au point d'en devenir même répulsifs, notamment durant la période Ki-Itchi VS. Le propos révolutionnaire maladroit se sera fait une place au détriment du reste.

Cette prime jeunesse de Ki-Itchi, elle nous séduit par son cheminement hasardeux. Pareil à une pierre qui roule partie se coller sous la semelle de ceux marchant dessus par mégarde, il suit le quotidien de divers personnages sordides sans jamais que le trait ne soit forcé. Lorsqu'il sera recueilli par des S.D.F, point question de clochards au grand cœur ou de Ténardiers impitoyables. Les personnalités sont nuancées et complexes mais rarement reluisantes, pour notre plus grand bonheur. Je retrouvais chez eux l'étincelle qui avait éclairé les personnages de The World is Mine leur donnant cet aspect si unique que je n'ai retrouvé que dans très peu d'autres Seinen. Le personnage de Maeda détenant la palme du dérangeant du lot. Un spécimen comme seuls Arai ou Yamamoto peuvent mettre en scène. Ce sont ces personnalités riches et insoupçonnées qui feront cruellement défaut par la suite, le manga se bornant à un scénario dont l'intérêt s'amenuise de chapitre en chapitre.

Sommeille chez Ki-Itchi - présenté très tôt comme un être à part car effectivement atypique - une forme de sagesse du sauvage que Arai avait déjà esquissée avec Mon-chan dans son œuvre précédente. Une sagesse si subtile qu'on n'en saisit pas réellement la portée. Le manga part très vite dans des considérations philosophiques sur des sujets divers et variés (la solitude, le deuil, la mort, le sexe entre bien autres) pour au final s'éparpiller sans trop suivre une ligne directrice claire.
Les propos de Ki-Itchi sont énigmatiques. De retour de sa vie d'enfant sauvage de plusieurs mois, il déclarera «Maman et Papa je vous remercie. Vivre est bien. Je n'aime pas mourir. Être seul est important... Être seul est magnifique... Pas peur...Être seul ! Tout le monde est seul... Pas de problème. Moi ici !».
On aimerait déceler une profondeur réelle et digne de réflexion quant à ces propos, mais la suite du manga ne leur donnera qu'un écho assez peu significatif. Ses déclarations étaient plus décousues que porteuses d'un message impactant et les rares occasions de les développer par la suite nous tordrons le visage d'une grimace déçue nous amenant à nous dire «Tout ça pour ça ?». Décidément, je n'aime pas lorsqu'on cherche à donner une dimension supérieure et indue à des propos qui, au final, ne veulent pas dire grand chose.

Toutefois, la première partie de la vie de Ki-Itchi vaut la peine d'être lue, quant à la suite, elle ne sera pas du même tonneau. Car personne n'est intéressé par les sauvages domestiqués et cet enfant terrible ne manquera pas d'être dompté assez rapidement au cours de sa jeunesse. Sa colère - «Il est la colère» dira-t-on de lui à ses débuts - sera canalisée au service d'une cause qui n'en finira pas de lasser.
Je crois d'ailleurs que ce que deviendra Ki-Itchi sera synthétisé par les propos de Kaï : «Un simple justicier ?». Non, Ki-Itchi n'est plus une figure à part, il est le justicier qui n'aime pas ce qui est sale et s'applique à nettoyer en profondeur la crasse incrustée. Un héros un peu brutal, mais un héros. Juste un héros, ternissant alors cette aura qui était la sienne par le passé en adoptant ce statut.

C'est à compter de cet instant, lorsqu'il se découvre cette vocation de justicier, que Ki-Itchi cesse d'être Ki-Itchi. Le manga n'est plus celui qu'il était.
Qui est l'ennemi de ce nouveau justicier sans masque ? Je vous le donne dans le mille : «la Société». À peine fut-il nommé que le tome me tomba des mains. De l'anti-social pour six-huit ans, voilà à quoi était rabaissée la destinée d'un personnage apparemment si complexe à ses débuts. Même drapé derrière de la violence crue, cette quête de Justice vole au ras des pâquerettes. Tant par son déroulé que ses espérances. Pareil à un fantasme d'adolescent, Ki-Itchi devient un tract mièvre contre l'apathie de la masse chargée de se lever aux côtés de Ki-Itchi dans son combat contre la société corrompue. On n'en est pas à chanter l'Internationale sur la place rouge, mais on s'en rapproche dangereusement.

Ça me peine d'écrire ça d'un auteur qui aura su me faire vibrer par le passé, mais Arai a une approche puérile et totalement irréaliste des rapports sociaux dans le cadre d'une révolution. La Justice et les bons sentiments n'émeuvent pas autant qu'il peut le croire et ne jouent pas un rôle aussi déterminant qu'il ne peut le penser. Pire encore, cette apathie des masses qu'il dénonce à longueur de planches, il la sous-estime, et très largement. Pourtant, son peuple, portant la résilience en étendard, est encore le moins révolutionnaire au monde ; quand on fait grève au Japon, on travaille avec un bandeau autour du bras... comprenez que la révolution dans ces conditions... c'est un projet bien lointain.
Il ne s'est pas inspiré des modalités et dynamiques révolutionnaires en France à la fin du dix-huitième siècle, il ne s'est pas intéressé aux circonstances des révolutions russes de 1917, il ne s'est même pas penché sur la tentative de coup-d'état de Mishima afin d'en glaner des informations cruciales. Pourtant, il y avait là tous les éléments abordés dans son œuvre : la justification de la violence pour changer l'ordre établi, la lutte contre la corruption et la déliquescence de la société, l'anti-américanisme (une constante chez Araki, déjà présentée dans The World is Mine), une prise d'otage de personnalités influentes et le tout, au Japon. À la lumière de cet événement - ainsi que de ses conséquences - l'auteur aurait pu en retirer des données essentielles afin de faire gagner son œuvre en maturité.

À la place ? Un engouement populaire fantasmé, un certain laxisme des pouvoirs publics ainsi que des actes révolutionnaires brouillons qui ne mèneront à rien si ce n'est à des espoirs d'avenir mielleux à défaut de mieux.

Ki-Itchi VS multipliera les clous dans le cercueil. En plus de l'amateurisme avec lequel sera traité le fait révolutionnaire, s'ajouteront à la débâcle la lenteur de l'avancée de l'intrigue qui tourne autour du pot, l'insupportable bande du théâtre Haramita, l'oubli des personnages qui ont façonné Ki-Itchi (Akipon qui se réveille du coma à point nommé... c'était pas mal non plus) ainsi qu'une histoire d'amourette à l'immaturité crasse.
Les antagonistes ? Ces figures de la méchante société corrompue ? Elles s'avéreront caricaturales au possible. Inutile de créer des personnages dépourvus du moindre scrupule, menteurs, libidineux et véreux pour nous les vendre comme des ennemis. On cherche à grossir le trait pour justifier la révolution bancale de Ki-Itchi et consorts, or, cela revient à truquer le thermomètre pour attester de la nécessité de rajouter du chauffage lorsque ce n'est pas nécessaire. Plutôt que de décrire et s'appesantir sur ce qu'est «la Société» (concept fourre-tout s'il en est), nous présenter ce qui est vicié chez elle, on casse tout et on crie «révolution». Ce n'est certainement pas constructif et, a en réalité vite-fait de desservir le propos de l'auteur.

Caricatural et grossier. Je n'aurais jamais cru écrire ça d'Hideki Arai, mais il se sera vautré dans l'erreur jusqu'au bout avec une histoire de scandale sanitaire et de prise d'otage qui auront duré des plombes, présentant sans nuance ni subtilité les antagonistes comme des méchants très méchants méritant ce qu'il leur arrive.
Un auteur qui s'est illustré par l'écriture d'actes terroristes destructeurs et foncièrement nihilistes ne peut espérer que ces mêmes actes deviennent bénéfique pour la collectivité à compter de l'instant où ils seraient moins aveugles. Toshi et Mon-chan de The World is Mine étaient des révolutionnaires plus crédibles et conséquents - à leur corps défendant - que ne le furent Ki-Itchi (qui n'a certainement pas changé pour le meilleur), Kaï et Haramita. Car eux, au moins, auront réellement ébranlé les consciences. À commencer par celles de leurs lecteurs.
Toute révolution passe d'abord par un très long travail de sape. L'entrisme dans les structures du pouvoir réel, la formation de cadres, une propagande suivie afin de persuader le plus grand nombre... contrairement à l'imagerie populaire, changer de paradigme, ce n'est pas l'affaire de se dresser le poing levé dans le chaos quand survient par magie le Grand Soir. Les révolutions les plus efficaces sont encore les plus silencieuses. Hideki Arai n'a manifestement entrepris aucune recherche sur la révolution avant d'en faire le point central de son œuvre.

Le poing levé de Ki-Itchi, parlons-en. Toutes les révolutions colorées, c'est à dire, amorcées par des personnalités puissantes et influentes du «Système» (George Soros en figure de proue) pour déstabiliser des États offrant de la résistance à la percée de leur idéologie (car la société n'est pas un bloc monolithique, différentes tendances s'affrontent), ont ce poing levé en guise d'étendard ; de marque brevetée devrais-je même dire. Le poing levé est le signe des fausses révolution auxquelles seuls les commentateurs les moins informés sont capables d'adhérer. Il n'y a pas moins subversif que ce geste.
Et contre quoi était dressé ce poing ? Trois truismes et deux évidences ? La pédophilie c'est pas bien, la corruption non plus... mais revenir sur les causes de ces maux, Arai et autres révolutionnaires en herbe y ont-ils seulement déjà pensé ? Car ce ne sont que des conséquences d'un mal plus profond dont il faut remonter à la racine (ce que je ne ferai pas ici). Lutter contre les conséquences sans revenir sur les causes, c'est chercher à écoper une brèche dans la coque sans jamais penser à la colmater : le calvaire n'en finit pas et s'aggrave.

Hideki Arai l'auteur : oui. Mille fois oui. Hideki Arai le penseur de la révolution ? Plus jamais.
Cela dit, à défaut de n'avoir aucun propos comme une myriade de ses confrères, Arai a la passion avec lui. Il ne maîtrise en tout cas pas son sujet et aurait clairement dû persévérer dans la voie toute tracée par ses premiers volumes plutôt que de tomber dans le fantasme adolescent et mal orienté sous sa plume.
Ki-Itchi paraît moins adulte au fur et à mesure qu'il grandit, ses instants les plus précieux nous sont révélés durant sa prime jeunesse, seule période du manga justifiant l'intérêt du lecteur.

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