L'arnaque des gitans

Avis sur L'Attaque des Titans

Avatar Josselin Bigaut
Critique publiée par le

Ça nous a sauté à la gueule un jour de printemps 2013. Il y a sept ans de ça déjà (et même plus puisque les années continuent de s'écouler implacablement). Du bruit, ça en a fait. Plein, même. Je crois que l'épicentre de la secousse avait durement frappé les États-Unis. Des victimes par millions. L'épisode a marqué. Les épisodes même. Parce que je vous parle là de la première diffusion de Shingeki no Kyojin en adaptation animée ; de là d'où est venu le succès de la série.

Très honnêtement, combien en sont venus au manga par la série ? Ne m'aurait-on pas parlé de la version animée que je n'aurais très vraisemblablement jamais eu idée de l'existence des travaux de monsieur Hajime Isayama. On peut appeler ça l'effet Saint Seiya. À quoi aurait tenu la notoriété de Muramada sans l'adaptation animée de son œuvre ? Il en va de même ici pour Isayama, à peu de chose près qu'il avait davantage de contenu à offrir. Trop, même. Mais nous y reviendrons.

Pour avoir seulement survolé la version animée, je puis attester que le rendu graphique est très performant. Bien au-dessus de ce qui se fait en matière d'adaptation animée conventionnelle au niveau des performances techniques et surtout, bien au-delà des dessins du début du manga. Les postures trop rigides, les traits parfois minimalistes, tout cela desservait plus ce Seinen qu'il ne contribuait à son succès, l'animation a largement magnifié le dessin dans un premier temps pour finalement en épouser les formes actuelles. Car, en dépit des critiques négatives tirant assez souvent à boulets rouges sur le dessin, il faut admettre que ce dernier, bien qu'assez simpliste à ses débuts, se perfectionne assez vite et se confond aujourd'hui avec le style graphique de l'animation.
Cela dit, dans le cas présent, l'action restera toujours immensément mieux restituée en version animée que sur papier. Les comparaisons parlent d'elles-même.

Le bouche-à-oreille (sur internet) s'est opéré à une vitesse affolante et SnK la version animée a joui d'un succès immédiat. Forcément, ce dernier finit inexorablement par ruisseler sur le matériau originel, d'autant plus que ce dernier avait forcément le mérite d'avoir plus d'avance sur l'intrigue.
Néanmoins - et je n'en démordrai pas - le succès de SnK tient au final au dynamisme de son animation ainsi qu'à sa bande sonore marquante plus qu'au scénario en lui-même. Ce sont les paillettes qui ont séduit, pas ce qu'il y avait derrière.

Et pourtant, derrière, c'était pas si vilain que ça. Un postulat de départ simple, des personnages relativement attachants sans être non plus transcendants d'originalité (surtout pour un Seinen dont on était en droit d'espérer davantage), le monde dépeint est original et a ses spécificités attrayantes (équipement de manœuvres tridimensionnelles)... y'avait de quoi faire.
Pas d'esthétique délurée pour l'apparence des personnages humains supposés réalistes, rien qui ne fasse dans le racoleur - le gore n'est certainement pas aussi salissant que certains le prétendent, surtout passé les premiers tomes - et une atmosphère bien posée. SnK avait tout pour séduire raisonnablement sans non plus révolutionner quoi que ce soit.

L'un des meilleurs sentiments que je retire de ce début de lecture reste encore la retranscription du désespoir. Le genre humain est réellement désemparé. Cloisonnés comme du bétail, la menace par-delà leurs murs éphémères est de taille - et c'est peu dire. Les moyens pour la combattre sont clairement insuffisants et rien ne laisse entendre que la résolution viendra d'une solution providentielle tombée du ciel pour les besoins de l'intrigue. La démission morale des armées, la certitude que l'espèce humaine est foutue, on se laisse prendre par le sentiment de détresse qui, pour le coup, nous apparaît sérieux au poins de nous happer.
Tout à ce stade laissait présager le meilleur ; des stratégies et tactiques élaborées afin de renverser la vapeur, une utilisation inattendue et ingénieuse de l'équipement, beaucoup de morts parmi les protagonistes ; j'y croyais.

Vînt la suite.

Et je vous situe cette suite dès le quatrième volume. La solution providentielle pointe le bout de son museau et a vraiment une sale trogne. Le personnage principal trouve le moyen de se transformer en Titan. L'arme la plus désignée contre les Titans étant un des leurs en plus puissant. Je l'avais certes vu venir de très loin mais ça ne m'a pas empêché d'être déçu en réalisant que je n'avais pas fait fausse route.

La seconde attaque du Colosse était l'occasion de nous démontrer que l'auteur était prêt à sacrifier ses personnages clés. Loupé. Les soldats de la garnison à y passer étaient présentés de la veille quand ils n'étaient pas des figurants. Ce cas de figure, il se produira sans arrêt sauf exceptions très notoires et prévisibles. Les protagonistes sont bien au chaud emmitouflés dans l'armure de l'intrigue. Difficile de faire jouer l'aspect survie si la vaste plèbe qui constitue le cheptel des protagonistes n'est jamais élaguée. Le risque présenté par les Titans apparaît déjà moindre.
C'est bien simple, on nous présente en début de chaque tome la liste des personnages principaux issus de la cent-quatrième brigade. Sont barrés d'une croix ceux ayant été tués.
Pendant plus de vingt-cinq tomes, une seule case sera garnie de cette croix, celle de Marco. Le personnage en question avait eu en tout et pour tout quinze cases d'exposition avant son trépas. C'est vous dire la frilosité de l'auteur à tuer ses personnages qui, il faut le rappeler, son engagés dans une guerre à mort contre une espèce réputée pour sa propension au massacre.
Pusillanime n'est pas un synonyme de tempéré mais de lâche. Voilà un auteur pusillanime.

Par moments, assez tôt dans le manga, les va-et-vient intempestifs de la narration me perdent. Plutôt que de présenter la chronologie de l'intrigue de manière linéaire en suivant la trame du présent, l'auteur ne peut pas s'empêcher de faire des allers et retours entre le passé proche et le présent. Sans que cela ne serve aucun dessein particulier sur le plan des révélations.
Eut-il présenté l'entraînement de la cent-quatrième avant la seconde attaque du Colosse que la mort de Marco eut peut-être été un peu plus marquante.
Revenir sans arrêt en arrière, ce n'est pas un procédé de narration original mais chiant. Ça se doit d'avoir un propos ou alors il est préférable de ne pas y avoir recours.

Une fois l'engrenage actionné par la transformation d'Eren en Titan, la machine à machinations et activée. «On nous cache des choses», cette grosse ficelle qui remonte toujours aux plus hauts lieux de pouvoir finit par se nouer autour de notre cou pour mieux nous pendre. Le complot des Titans créés par le monde des hommes.... j'y avais pensé avant d'ouvrir le premier volume. Me prendre au dépourvu aurait précisément consisté à ne pas céder à ce poncif. Raté.

On m'avait vendu SnK comme un manga où l'une des trahisons les plus susceptibles d'ébranler le lecteur aurait lieu. Tous mangas confondus m'avait-on ajouté. Je prêtais le flanc à la surprise, j'étais prêt. Je me croyais prêt en tout cas. Car cette «révélation», je m'en souviendrai jusqu'à la fin de mes jours. Toute ma vie, je la retiendrai comme le plus inénarrable des pétards mouillés de fiction. J'ai manqué d'expirer mon dernier souffle à force d'en rire : ri-di-cule.
Pour vous situer, deux personnages foncièrement mineurs viennent vers Eren. Comme pris d'une soudaine envie de pisser, l'un d'eux lui avoue - sans que le contexte ne se prête à aucun moment à cette divulgation : «Ah, au fait, Berthold et mois étions les deux Titans qui avons manqué d'annihiler l'humanité il y a cinq ans. Mais ça n'a plus lieu d'être. Tu veux être des nôtres ?». L'approche de cette révélation prétendument inattendue a manqué de me terrasser tant la connerie du procédé était intense. J'avais là la confirmation définitive qu'Isayama était incapable d'écrire la moindre histoire crédible de machination. Les motivations de Reiner et Berthold ne sortaient véritablement de nulle part. Au prétexte vaseux d'avoir un contentieux contre l'humanité (à laquelle ils appartiennent), ils ont tout foutu en l'air. Plus tard, le développement de l'intrigue permettra de mettre en perspective cette motivation vaseuse. De nulle part, on apprendra que cette révélation provient finalement de n'importe où. Que de progrès.
Quelle farce. Quelle arnaque. La blague de la décennie.

Eren aurait pu réagir posément, leur proposer de se racheter et d'aider l'humanité d'autant plus que Berthold n'avait pas besoin d'être poussé très longtemps pour accepter. Mais non. Il préfère les insulter et les provoquer. L'humanité attendra.

Après ça, les patrouilleurs massacrent du Titan avec une facilité déconcertante, Eren nous rejoue Ultraman à prendre une forme géante pour occasionner des combats décevants à grande échelle, un personnage principal de la première heure manque de mourir mais finalement non... la pente est raide, savonneuse et on la dévale à toute blinde sans en voir la fin.
Plus rien n'est pris au sérieux. L'aspect survie et désespoir des débuts s'est envolé depuis fort longtemps, on part simplement dans l'amorce de complots dans le complot du complot global comploté dans le cadre d'un autre complot et.... on fatigue de voir à quel point le manga s'est détourné de la voie dorée qu'il avait pourtant lui-même tracée à ses débuts. Car du potentiel, bien que surestimé du plus grand nombre, SnK en avait indéniablement.

Du calvaire, on n'en avait pas vu le bout. Ni même le début. Jusque là, j'étais déçu, mais il fallait attendre la suite pour qu'enfin, je sois atterré. On était bien, cloîtrés juste ce qu'il faut entre les murs ; car par-delà, c'est le merdier interstellaire qui nous attendait. La menace des Titans ? Mais mon pauvre ami, vous vivez dans le passé. Comme si tout le bordel local ne se suffisait pas à lui-même, monsieur Isayama s'est senti d'enrober l'intrigue générale dans une intrigue plus globale encore. Nous est alors présentée une humanité qui existe au-delà du mur, celle qui serait à l'origine de tous leurs emmerdes. Le complot n'en finit pas de se trouver des ascendants...

Pas le temps de cligner des yeux qu'il est maintenant question de guerre moderne. Artillerie mobile, aviation, Titans utilisés comme armes de guerre. Des histoires de complot aussi. Ça manquait. Parce que l'intrigue globale a une progéniture nombreuse, elle nous dégueulera au visage d'innombrables problématiques aussi pompeuses et tortueuses que superflues.
De nouveaux protagonistes avec une histoire totalement découplée de la trame originale ? Certainement. Treize à la douzaine même. Ce sera plus compliqué de suivre ainsi, des fois que ce ne soit pas suffisamment confondant à votre goût. Déjà que la baisse d'abord progressive d'intérêt que j'avais pour le manga se fait maintenant drastique, il n'y a rien de tel pour m'indisposer plus encore à suivre le récit dont on se détourne si facilement. Des Flash-Back de quinze plombes en fin de manga pour nous révéler qu'en réalité, tout était le fruit d'une machination plus conséquente encore que tout ce à quoi nous avons été présenté... à quoi bon ? L'intrigue est maintenant noueuse, pourvue de considérations nouvelles et nombreuses, on est assailli en tant que lecteur pour finalement crouler sous les kilotonnes d'informations nouvelles. Shingeki no Kyojin n'a plus de rapport avec Shingeki no Kyojin. On utilise des Titans comme armes de guerre, fort bien... mais on pourrait même faire sans à ce stade. C'est bien simple, je revis l'arc final de Fullmetal Alchemist... en moins bien car rien n'y prédisposait. Cet arc final n'est pas une continuité mais une rupture. C'est bien simple, on évolue en terrain inconnu. On passe de la chenille au papillon sans passer par la case chrysalide alors, forcément, on est un peu perdus dans la pampa qui se dresse devant nous.

Ces nouvelles intrigues qui visent à colmater les carences scénaristiques du passé - dont on ne faisait au final pas grand cas - ne rajoute que du désordre à la confusion. Justifier l'origine du chaos ne le rend pas moins bordélique. Une intrigue, ça se construit progressivement pour s'ingérer sans indigestion. Si le contenu total d'une averse tombait d'un coup, l'inondation guetterait inévitablement. C'est emporté par le torrent de cette intrigue nouvelle étant en réalité un manga à part-entière que l'on assiste impuissant à la mort de Shingeki no Kyojin dont on s'éloigne au gré des flot.

Sous prétexte de rendre le contenu scénaristique plus construit et développé, Isayama ne fait que rendre les méandres de sa création originelle immensément plus alambiqués qu'ils ne devraient l'être. De la sculpture sur merde, même travaillée soigneusement, ne peut offrir qu'un rendu merdique de par le fait. Si l'idée de base est mauvaise, le détailler sans cesse davantage ne le rend pas meilleure mais accentue le supplice.

Tout ça pour au final nous délivrer une grosse guerre informe et aussi indigeste que le reste. L'arnaque SnK n'en finit pas de faire des victimes.

Shingeki no Kyojin était un manga à atmosphère qui s'ignorait. La terreur, le désespoir, l'absence de lumière au bout du tunnel, l'auteur nous délivrait ça le plus naturellement du monde à ses débuts et c'est ce qui fit son succès. Seulement, il fut vraisemblablement le seul à ne pas en prendre conscience, déviant dangereusement loin de ce qui avait justifié la notoriété de son titre plus que ne l'avait fait son adaptation animée. Isayama a clairement eu les yeux plus gros que le ventre et surestimé l'appétit de ses lecteurs. Ce qu'il nous sert en guise dessert est au final trop riche pour nos estomacs et trop fade pour nos palais. S'engager à écrire une série, cela revient évidemment à s'astreindre au renouvellement de son contenu. Cela n'implique pas pour autant de renoncer à ce qui fut pour opter pour quelque chose de radicalement nouveau mais au contraire, à adapter cette nouveauté à ce qui fut pour l'inscrire dans sa droite lignée.
Cet arc final, c'est passer du coq à l'âne. Or, lorsque je viens pour déguster de la volaille, je n'aime pas finir avec de la viande chevaline dans l'assiette.

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