Introduisant une pause dans l'histoire d'Ingmar avec Cuneen et sa découverte du christianisme (encore que), L'élixir de vieillesse est peut-être l'album le plus drôle de la série. Il met en scène notre anti-héros et son frère Epson aux prises avec un problème de taille : leur père Patrüll a retrouvé l'esprit, mais il est paralysé (à la suite d'une attaque de globicéphale) et leur tâche est de l'aider à guérir (alors qu'ils pourraient s'en débarrasser en le tuant pour prendre sa place de chef). Pour couronner le tout, Patrüll boit par erreur un élixir qui le ramène à l’état de nourrisson, pour le faire ensuite vieillir à une vitesse monstrueuse. Les voilà donc partis à la recherche de soigneuses, de remèdes, de monstres et de chamans, tout en devant assumer la charge de leur père redevenu enfant, puis adolescent et qui, pour tout dire, leur pourrit la vie.
S'ensuit tout un jeu sur les rapports familiaux, avec un complexe d’Œdipe qui n'est jamais très loin. Mais ils devront également affronter d'autres angoisses, d’autant que Patrüll, en grandissant, redevient très vite le Viking averti et expérimenté qu'il fût, incendiant, pillant, violant et tuant autant qu'il peut sur son passage. Or, ce qui paraît normal à Epson dérange Ingmar, qui, décidément, n'est fait pour être Viking. À moins que... Sa rencontre avec le Dieu maigre et les dieux du Walhalla semblerait peut-être et bizarrement indiquer le contraire.
Les planches les plus réussies sont celles des scènes oniriques : l'attaque du Gamoréhen, où l'opposition entre les verts et les rouges donne l'intensité dramatique nécessaire, et la vision cauchemardesque du chaman, qui reconnaît en Patrüll enfant, dans une avalanche de tons rouges et d'images macabres, l'homme qui a justement massacré les siens des années auparavant.
Toujours très critique sur la question de la religion et de la violence humaine, cet album est aussi l'occasion de faire faire une petite incursion à son personnage du côté de la psychanalyse, en lui donnant les moyens de régler ses conflits familiaux. Après tout, père ou pas, un Viking qui a passé sa vie à massacrer les autres ne mérite sans doute guère mieux que de passer ses vieux jours à baver sur son fauteuil.