Demi Pagnol

Avis sur Le Journal de mon père

Avatar Josselin Bigaut
Critique publiée par le

Pas mal de notes, une moyenne de huit et un très gros ratio de coup de cœur... ça a de quoi intimider. Assez peu impressionnable et me foutant bien de l'avis de mes pairs - en attestent mes notes et critiques - je me doutais, sans jamais avoir ouvert un Tanaguchi de ma vie, que j'allais passer un bon moment. La légende précède l'homme, de celle-ci, je fus intrigué.

Pour autant, une fois le troisième tome refermé, je restais dubitatif un instant, presque perdu. «Est-ce que ça m'a plu ?» m'interrogeais-je alors. Ça ne m'a pas déplu déjà. Mais entre ce que j'aime et ce que j'abhorre subsiste une dimension abyssale où se perdent les œuvres en appelant à mon indifférence. Après lecture du Journal de mon père, je crains que sa place ne se trouve ici plus qu'ailleurs.
Conquis, je ne l'ai pas été du tout. M'identifiant pourtant comme un mammifère vertébré capable d'émotions - toutefois difficiles à suggérer chez moi - l'œuvre ne m'a pas même vaguement touché. Le potentiel émotionnel est bien là, je ne le récuse pas sous prétexte qu'il n'ait pas trouvé ses accès chez moi, cependant, sa portée et son éclat sont à mon sens surestimés par bon nombre de lecteurs.

Il y a un sentiment de pureté qui se dégage de cette création de Jiro Tanaguchi. Je révère la pureté, je l'embrasse volontiers même, mais je conçois aussi qu'elle n'ait pas sa place en tout temps et en tout endroit. De pureté, il ne sera question que de ça. Même la petitesse de certains personnages paraît blanchie par celle-ci. Malgré les affres que connaîtra la famille Yamashita, tout est trop beau, tout est trop propre.
Notez que je ne demande pas du Zola ou du misérabilisme crasse ; j'apprécie d'autant mieux le récit que je sais que l'auteur n'a ici jamais recours à ces basses manœuvres. Pas de tire-larme qui tienne, le traitement de l'œuvre se veut digne et posé. Tous n'ont pas ces scrupules.

Malgré toutes ces intentions méritoires, Le Journal de mon Père ne m'a absolument pas parlé. Ma fibre émotionnelle est certes émoussée mais assurément pas inaccessible. On peut encore la susciter (plus pour longtemps si je continue à critiquer le top 100 mangas), néanmoins, au risque de ne pas me remettre en question, je dois admettre que l'incompatibilité entre ma sensibilité et ce que j'ai lu vient bien de l'œuvre et pas de moi.
En premier lieu, l'intensité manque. Je ne parle pas d'une intensité qui justifierait un sens du dramatique exacerbé pour forcer les émotions chez le lecteur, mais je trouve qu'avec ce manga, tout est trop sage, trop ordonné.

Les premières pages en appellent à la fibre mélancolique. Un enfant, seul, joue innocemment au soleil dans une atmosphère enveloppée de calme et de bienveillance. Tous avons connu ce sentiment à l'exception des enfants sauvages. Taganuchi nous suggère précisément cette mélancolie pour nous ouvrir et nous rendre perméable à ce sentiment qu'il nous propose. La manœuvre se vaut, mais je ne mords pas tout de suite à l'hameçon.
Afin de mieux nous capter, nous enrober même dans ce qu'il a à nous proposer dans ce récit supposé poignant, l'auteur nous enveloppe d'une narration omnisciente afin de nous aider à souscrire à la vie de Yoichi, la partager l'espace d'un instant, comme nous l'appropriant. Là encore, le procédé narratif est ingénieux sans être sournois, on ne peut qu'apprécier.

Puis l'histoire se déroule. L'incendie de Tottori en 1952, un chien qui meurt, un divorce, des histoires d'étude ; pas de sensationnalisme à la barre, c'est l'histoire d'un homme commun qui nous est livrée, dont on découvre la grandeur sans que celle-ci ne soit exagérée. Un homme humble et bon, comment ne pas l'aimer ?
Et en posant cette question je me rends compte qu'o**n ne peut détester personne au terme de cette lecture. C'est un problème et celui-ci est occasionné par cette pureté susmentionnée**. Tout le monde sourit aimablement, même les épreuves se passent dans le calme et la discipline ; j'ai assisté dans Le Journal de mon Père au divorce le plus improbable de l'histoire. Ça se passe vite, sans heurt et sans trop de séquelles. J'entends bien que les protagonistes sont Japonais mais ce contrôle de soi me paraît un peu déconnant. Et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres.

L'histoire est supposée triste par instants, mais un œil avisé et objectif se doit d'admettre que ce conte recèle plus de réjouissances que de prétextes aux larmes. La famille se sort indemne de l'incendie et peut relancer le salon de coiffure, le divorce se passe plutôt bien, Takeshi se remarie à une femme honnête et vertueuse qui, comme tous les autres personnages, ne peut être qu'aimée du lecteur et comble du bonheur ses enfants sont studieux et bien élevés sans qu'on ait à s'en occuper... la vie est belle pour toi mon salaud !

Pincement au cœur il y aura relativement à ce fils ingrat dont les motivations pour ne pas rentrer chez lui sont sûrement claires pour l'auteur mais très mal communiquées au lecteur. Je comprends le sentiment de Yoichi et, à ce titre, me dois d'admettre qu'il a été très mal resitué par la narration. Cet Eugène de Rastignac assagi perd pied avec ses origines, abandonne le terroir pour le modernisme impersonnel, niant ce qu'il est et honteux de son père sans savoir pourquoi. Afin de comprendre le pourquoi de la fuite de Yoichi à Tokyo, il manque une si ce n'est plusieurs médiations.
Narrer le récit de toute une vie comprenant divers acteurs en trois volumes à peine engage forcément au travail de synthèse ; ce dernier s'effectuant au détriment des nombreux détails significatifs qui auraient permis de nous offrir davantage de clés de lecture. Le manga souffre de son manque de développement et d'étapes. De ça, et de la gentillesse excessive de tous ses protagonistes. Même les plus fautifs sont magnifiés. On ne peut en vouloir à personne et c'est malheureux.

Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Pareil postulat est peut-être exagéré mais en tout cas démonstratif de ce qui fait défaut au Journal de mon Père. Les sentiments humains sont dissimulés. Peut-être est-ce là la résilience proverbiale des Japonais d'antan à l'œuvre. Quoi qu'il en soit, cette humilité et cette pudeur contiennent derrière elles nombre d'informations qui ne parviendront pas au lecteur ; ce dernier ne pouvant alors réellement saisir la nature des réactions liant les protagonistes les uns aux autres.
La fuite de Yoichi n'est pas explicable avec ce qui nous parvient.

En trois tomes à peine, l'émotion doucereuse et discrète suscitée par l'œuvre n'a pas le temps d'imprégner le lecteur afin de faire germer chez lui une sensibilité appropriée afin de répondre à ce que nous propose Jiro Tanaguchi. L'émotion n'a pas eu le temps de se diluer et, comme un thé dans lequel on n'aurait trempé les herbes que trois secondes avant de les en ressortir, ce que nous portons à nos lèvres n'aura que le goût de l'eau chaude. Une eau pure certes, mais une eau seulement.

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