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Avis sur Les Mauvaises Gens : Une histoire de militants

Avatar Dr Billy-Jean  Robert MB
Critique publiée par le

Troisième et dernier récit de la magnifique introduction au travail d’Étienne Davodeau qu’est ce coffret du réel, Les Mauvaises Gens, après la fiction et le reportage, explore cette fois-ci les formes illustrées de narrations biographiques. Au-delà du point de départ en reportage, avec une toujours plus

grande ambition dialectique,

le volume continue, dans le quotidien d’inconnus de la campagne française, d’illustrer quelques-unes des idées du discours de l’auteur : cultiver, partager, réfléchir, s’élever. Ici, Étienne Davodeau fait réellement œuvre en tissant, autour de longues histoires du réel, une anecdote après l’autre, la toile plus large d’une

histoire du militantisme ouvrier chrétien

dans les régions décentrées du pays, et faire ainsi la lumière sur nos abandons collectifs quotidiens et nos soumissions consuméristes écervelées. Assurément, la confrontation des perspectives individuelles ou locales des personnages ici racontés dit quelque chose de plus grand derrière la condition individuelle de l’être humain et nous expose l’assurance qu’il est nécessaire de tenter toujours de faire partie du mouvement collectif. Entre admiration et désillusions, le regard reste alors suspendu vers une histoire révolue mais qui permet d’éclairer en partie le chemin qui reste encore à débroussailler.

Niveau graphique, le trait continue de s’affiner et un subtil jeu d’ombre et de lumière apporte enfin

le relief idéal aux visages des personnages,

toujours croqués de tendre bienveillance. Les décors sont impressionnants autant que riches de réalisme et l’on suit l’épopée à travers les époques avec un rare délice de voyage accompli. Le montage joue la discipline austère d’une éducation qui pourrait sembler rude mais le rythme du récit respire à merveille au rythme des témoignages démêlés là. Étienne Davodeau peaufine son art de saisir le réel, de sublimer son ordinaire, et sait que c’est sous

la rudesse tendre du trait

que se niche l’humble humanité.

Je l’ai dit, c’est à travers l’immersion alternée de récits de vie croisés que l’auteur narre cette histoire. Les Mauvaises Gens, ce sont d’abord un homme et une femme, Marie-Jo et Maurice, natifs et résidents des Mauges au sortir de la guerre, d’humbles travailleurs élevés dans la foi et le respect des autorités. Tôt à l’usine, rapidement syndiqués, les deux se rencontrent à un rassemblement de jeunesses chrétiennes et continueront leur chemin entre synthèses politiques et fatigue tangible du quotidien. Les Mauvaises Gens par extension, ce sont tous les courageux travailleurs de la région, élevés comme eux dans la foi et le respect des autorités et qui, comme eux, ont un jour croisé la route d’un prêtre ouvrier, alliant

militantisme et foi pour porter et partager les émancipations humanitaires et égalitaires d’une croyance progressiste,

de gauche. Les Mauvaises Gens, plus largement, c’est le fondement d’un vivre-ensemble bienveillant – un peu naïf mais diablement bien raconté, notamment grâce à cet imparable twist familial au milieu de l’album – à travers une longue réflexion illustrée et argumentée autour de l’éducation, centrée sur un lieu commun pas si banal que ça de l’imagerie d’Épinal d’une vieille France paternaliste et traditionnaliste où la bonne jeunesse émancipée, assoiffée de nouvelles expériences, construit le bien en tissant de front les liens d’une réelle solidarité, puis accorde les enseignements de bienveillance et de foi aux pratiques d’accueil et de remise en question.

Militer pour cette conception de la pratique religieuse dans ces
Mauges qu’on appelle aussi « le pays des usines à la campagne », qu’on
le veuille ou non, qu’on en soit conscient ou pas, c’est comme tenter
de se dresser debout entre les deux seules autorités régnant ici
depuis toujours.

Le trait semble un peu forcé, ne l’est pas. L’histoire de ce militantisme nous est livrée par un auteur issu de cette histoire même. Le réalisme n’est pas feint et la précision des anecdotes ancre définitivement les tons désuets d’une vieille France sur l’ouvrage. Le lien collectif est certes plus fort de par ce final inévitable de mai 1981, pour autant il vient dans le même temps confirmer, jusque sous la mécanique humaine, le populisme social d’un renard politique, le fin et rusé François Mitterrand, sauveur prédestiné d’une France d’après-guerre qui a longtemps attendu son tour, sans jamais baisser les bras,

la foi toujours au cœur et au regard.

L’ouvrage est dense, d’une émotion touchante par cette confiance un peu naïve que l’auteur y dévoile. Dense encore parce que riche d’enseignements et de pistes de réflexions sociales et politiques, humaines et sociétales. Dense et intense parce qu’il touche au mystique au-delà de l’individu, qu’il mêle

religion, lutte et espoir en un même mouvement

et que tout cela résume en un sens les voies d’une saine éducation à pourvoir : le pouvoir de croire, en soi d’abord puis en d’autres, de toujours combattre pour ce qui nous semble juste, pour soi d’abord puis pour tout le monde, et de toujours éclairer ce chemin, pour continuer d’avancer seul et ensemble, d’accompagner le progrès social et de participer au voyage collectif.
Avec une dévotion qui dépasse l’entendement.

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