Avis sur

Transmetropolitan (1997 - 2002) par toma Uberwenig

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Si Warren Ellis a surtout passé son temps à foutre le bordel dans l'univers des superhéros, la plupart du temps avec humour et efficacité, il se trouve actuellement dans une sorte de crise post-moderne, ayant tellement fait que l'on ne distingue plus vraiment le grain de l'ivraie, l'ensemble étant baigné de thématiques analogues, de personnages qui se ressemblent, ou de scénarii un peu bâclés, ne se hissant qu'à peine à un niveau d'une lecture agréable, faisant souvent office de défouloir. Mais rien de nouveau sous le soleil.

Pourtant, loin de moi l'idée de dénigrer son oeuvre, notamment la claque monumentale qu'il a mis au monde des comics via Authority, suite directe de la série Stormwatch, qu'il a retourné comme une crêpe, y incluant des thématiques parano-mystiques, du conspirationnisme plutôt inspiré à une vision valide des univers parallèles, empruntant autant aux mythes qu'à la SF ou à la physique quantique, entre autres séries qu'il a su marquer ou dont il a su relever le niveau.
Il fait partie de cette génération qui a su refaire rêver les blasés du comics comme moi, mettre en route des artistes comme Mark Millar, et il a mérité sa place au soleil.

Toujours est-il qu'aujourd'hui, quand on parle d'Ellis, on pense à deux oeuvres, chacune plutôt massive : Planetary, de très loin ce qu'il a fait de mieux, même lorsqu'il faut se les fader en français avec des traductions parfois bien malheureuses qui nuisent directement au charisme des personnages, les affadissant immanquablement, et Transmetropolitan donc.

Pourtant, ce n'est pas avec le premier volume qu'il va nous accrocher, même si le personnage de Spider Jerusalem est déjà là, misanthrope et paranoiaque juste comme il faut, plein de rage, et passant en un épisode d'un clone d'Alan Moore à un sosie de Grant Morrison...
Plein de clins d'oeils dans tous les sens, de petites références amusantes, quelques scènes ou remarques qui m'ont fait rire, je veux dire pas sourire, rire pour de vrai ("trust the fuckhead"), mais le tout alourdi par un style indigeste, celui de Jerusalem, poseur et puant, est mauvais, vraiment mauvais. Et au final, un arc un peu naif, à peine satisfaisant ouvre le bal. Mais on a Spider Jerusalem, et c'est déjà pas mal.
Ce n'est pas non plus avec le second (enfin, la 2eme partie du premier en France, vu qu'à la base, en anglais, les volumes librairies sont au nombre de 10), qui compile quelques one-shot inégaux (certains excellents cela dit) et pose l'univers de façon plus précise, un univers qui ressemble tout bonnement à un larsen du notre, une amplification ad nauseum de ce qui pue, ce qui agresse, ce qui brille, entre les publicités, les plaisirs coupables, le barely legal, la saturation visuelle, la Liberté de choix poussée dans ses retranchements éthiques, le bruit de la ville, le contexte politique à peine caricaturé, la machine médiatique mieux huilée qu'aujourd'hui, mais avec les mêmes intentions néfastes, un monde où un chaque journaliste joue le jeu de la grosse machine, de la télé-réalité, du scoop à la Voici, Oups! et le Nouveau Détective.
Les chroniques de Spider arrivent donc comme une bouffée d'air frais dans la mégalopole saturée. Sa sculpturale assistante qui reconnait immédiatement l'arme artisanale que Spider Jerusalem lui pointe dessus lors de l'entretien d'embauche (le Bowel Disruptor, quelle idée excellente, un flingue pour faire chier, littéralement!) contrebalance un peu les débordements du journaliste, et lui fait peu à peu retrouver ses repaires dans cette ville absurde où tout va décidément beaucoup trop vite, beaucoup trop fort, saturation sensorielle inévitable, un endroit que le journaliste aime autant qu'il le vomit, et qui à terme ne peut que le détruire.

Bref, même si parfois l'intérêt nait pour l'une ou l'autre des histoires, que le personnage central s'installe, que nait aussi la sympathie pour l'excellent Royce, autoproclamé plus tard "two-fisted editor", si l'on découvre une ville et un univers pas inintéressant, il n'y a que rarement de quoi exciter le lecteur un tantinet exigeant.
Pourtant, Spider Jerusalem, malgré son écriture poseuse et mal inspirée, est un personnage qui en jette dès le départ, un personnage comme on en voit peu. Et merde, on rit, souvent, touchés par l'acidité de l'humour décalé de Warren Ellis.
Mais j'avoue, ça ne suffit pas.

Non, les choses commencent vraiment avec la campagne électorale.
Tout gagne en épaisseur. Spider Jerusalem s'ennuyait et n'était pas encore chaud dans le premier volume, mais là, tout change. Il gagne en épaisseur, ses fissures se font apparentes, sa fragilité schizophrénique est mise en avant, son passé le prend à la gorge, et sa tendance à l'autodestruction prend le dessus... Enfin pas tout à fait, car le bestiau a un combat à mener, une mission sacrée, avant de retourner définitivement dans les bois, une mission arrogante : ouvrir les yeux de la plèbe, forcer l'opinion public à se muer en avis réfléchi, détourner le réseau consensuel d'informations pour diffuser de la vraie information, forcer la réaction des gens. Ca, c'est pour la coté "noble" de la chose, le reste est bien plus profondément personnel, voire humain. Car si celui-ci pompe du poison, Jerusalem a quand même un coeur.
Ceux et celles qui se sont arrêtés au premier volume en condamnant la série toute entière ne peuvent l'avoir ne serait-ce qu'aperçu, mais loin de moi l'idée de les condamner, l'indigeste style du journaliste étant une épreuve difficile à surmonter. (d'autant plus qu'à l'origine, c'est une parution mensuelle, pas un volume de 250 pages jeté à la tête du lecteur, ça fait une sacré différence)
Mais c'est dommage, car les raisons qui font de cette série quelque chose d'important, voire peut-être d'incontournable ne se révèlent qu'une fois achevée la pesante mise en place du contexte et des personnages, souvent à travers des épisodes anecdotiques en apparence.
Pourtant, rien n'est laissé au hasard ici, et chaque épisode, chaque coup bas encaissé et administré aura de lourdes conséquences. Warren Ellis a l'air de se laisser porter par le vent et ses émotion de post adolescent qui refuse de grandir, qui joue au punk dans la cour de récré, mais il n'en est rien. Ellis a un plan. Spider Jerusalem aussi.
Sans baiser sa mère ni tuer son père (que je sache en tout cas), il éprouve la force sans appel de la Destinée lorsque cette dernière le traverse, arrachant des bouts de chair et d'humanité au passage, morcelant les traces d'espoir qui naissent chez le personnage, lorsqu'il baisse la garde, qu'il croit avoir gagné une bataille.
"Un paranoïaque est simplement quelqu'un qui a ouvert les yeux, qui connait les faits", et le monde est là pour donner raison au parano. Mais ce dernier est armé, et effectivement au courant des faits. Et bien décidé à ne pas être le seul dans ce cas.

Si l'on sait tenir le coup, lire entre les lignes, ne pas se murer dans des attentes stylistiques un peu vaines dans ce contexte (c'est clair qu'à cet égard, mieux vaut aller voir du coté d'Alan Moore ou de Gaiman qui affirment des prétentions d'auteurs et les assument avec brio), si l'on sait voir ce que Warren Ellis essaie de nous offrir malgré son style parfois pataud, contrebalancé par d'excellentes idées et des personnages qui prennent en profondeur, ainsi qu'un humour qui fait mouche, et un sens de la structure narrative qui s'affirme au fil des volumes, on est récompensé par une expérience qui transpire la vie, tout simplement, la rage de vivre, celle qui devait animer les punks en 76, les situationnistes dès la fin des années 50, les lanceurs de pavés en mai 68.

On termine la lecture un sourire carnassier au lèvres, une érection mentale, et une rage joussive qui grouille au fond des tripes, qui nous rappelle que nous sommes vivants. On morfle sévère au long de la lecture, on désespère parfois, et l'humour noir n'est pas toujours là pour édulcorer la violence des situations, la souffrance du lecteur, des personnages. Mais quel que soit le temps que ça prenne, on finit par tomber dedans, et par vivre la série.

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