Une des premières BD françaises, publiée en 1849 dans un journal satyrique dédié à la décrédibilisation de Louis-Napoléon. Nadar est aujourd’hui connu comme un caricaturiste et photographe du XIXè, mais il fut donc l’auteur de cette BD. Dans la lignée de Rudolph Töpffer, dont il reprend la composition de pages : jusqu’à trois images juxtaposées par planche, avec un texte descriptif sous chacune.
Premier bon point : c’est bien plus lisible que Töpffer au niveau des textes (imprimés, et non manuscrits), et c’est surtout bien mieux écrit. Moins ampoulé, plus direct et cynique. Et là où Töpffer, dans son Mr Jabot, se gaussait de la petite bourgeoisie, Nadar tire à la sulfateuse sur les opportunistes, les Réacs et les Royalistes (s’ils ne sont pas la même personne).
Le livre commence sur une énumération de toutes les itérations de Mossieu Reac dans l’histoire :
A l’époque de Prométhée, il l’aurait dénoncé aux dieux pour avoir offert le feu aux hommes, à celle de Socrate, il lui aurait tendu la cigüe de bon cœur, tandis qu’à celle de Galilée, il aurait évidemment appelé à l’enfermement du savant hérétique.
Mossieu Reac est opportuniste et souhaite juste atteindre le pouvoir, quitte à changer de loyauté, envers les gens ou les idées, tout en s’inscrivant dans une tradition conservatrice.
On suit donc toutes les péripéties de ce désagréable jeune homme, découvrant au fil des pages toutes ses astuces pour devenir riche et influent. Pour se faire élire des ouvriers, autant clamer qu’on est un soi-même, mais un ouvrier rentier voilà tout. La plupart des gags fonctionnent encore, mais sans la culture historique du moment ou des mœurs de l’époque, je suis sans doute passé à côté de certaines saillies. Le trait, plus précis et lisible que celui de Töpffer, emprunte encore beaucoup à la caricature, ce que Mossieur Reac représente bien avec son énorme tarin et contribue au ton humoristique/caustique du récit.
Nadar arrêtera la bande-dessinée peu après, craignant la censure, pour se consacrer pleinement à la photographie. Notamment des « gloires contemporaines » de son temps, mais il refusera toujours de photographier … Louis-Napoléon.
Et si Mossieu Reac finit élu à l’Assemblée, marié à une aristo’, Nadar conclut son histoire avec malice, il a peut-être réussi sa vie publique, mais il lui réserve un mauvais tour en guise de note d’espoir finale.
Un brûlot politique d’un autre-temps, précurseur lointain qui parvient encore à faire mouche par l’intemporalité de certains constats, mais qui reste encore formellement assez proche de la caricature. Ce qui était un peu évident au vu du titre.