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Avis sur Watchmen

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New York, la nuit. Au détour d'une avenue, un homme gît dans une marre de sang, le crâne fendu sur le bitume. Le Comédien, comme on l'appelait, vient de jouer son dernier acte. C'était un Watchmen, un ancien justicier. Pourtant, si les Watchmen ne sont plus en activité depuis des années, leur identité demeurait un secret bien gardé. Alors qui a voulu mettre un terme à ce héros vieillissant ? Nous sommes en 1985, un passé uchronique où des évènements ont impacté le monde tel qu'on le connaît. Ici, les Etats Unis sont sortis victorieux de la guerre du Vietnam, et Nixon est toujours au pouvoir. Si les américains ont pu avancer dans cette direction, c'est grâce à un être en particulier, le Dr Manhattan. Unique personnage du comic doté de réels pouvoirs, le Doc est un demi-dieu à la solde du gouvernement des Etats-Unis. De cet avantage tactique, des tensions vont naître avec le bloc de l'Est, accouchant par une menace nucléaire.

Watchmen débute par cette intro pleine de promesses : le meurtre sordide d'un colosse grisonnant et une ville de New York aux abois à l'aube d'une troisième guerre mondiale. Rorschach, un autre membre des Watchmen qui continue ses activités dans l'ombre, va mener l'enquête.

Dès les premières pages on se rend compte d'une chose. Watchmen est très dense, développant une structure à la fois archaïque et moderne. Cette ambivalence se traduit par le visuel de Dave Gibbons, avec d'un côté un aspect old-school, des teintes criardes, des costumes extravagants, un certain manque de relief issu des aplats. A l'opposé, le graphisme s'inspire du cinéma avec des effets de travelling, des perspectives vertigineuses, des éclairages élaborés. Complexe, la forme du comic réclame donc un temps d'adaptation, et il en va de même pour la narration. Si l'essentiel de l'intrigue se déroule sur un court segment dans les rues dépravées de New York, le récit multiplie les flashback, remonte le temps pour conter l'histoire de chaque membre des Watchmen, leurs parcours, leurs épreuves, dévoiler qui se cache réellement derrière le masque. Les textes fourmillent de détails, et les chapitres sont entrecoupé de riches interludes comme des pages de journaux, des extraits de roman, autant de témoignages qui participent à la cohérence globale de l'univers imaginé par Alan Moore.

L'atmosphère du comic est au diapason de son visuel et de sa narration. Multiple. Watchmen s'appréhende en premier lieu comme un polar par son rythme lent, son ambiance nocturne et ses meurtres à élucider. C'est aussi un récit d'anticipation, une uchronie qui s'autorise la réécriture du passé. Bien sûr, l'oeuvre est un comic de super-héros, mais ces héros sont sur le déclin. A travers eux se construit une profonde réflexion sur un genre éculé en bande dessinée. Les justiciers ne sont que des hommes finalement, dépeints avec leurs aspérités, sans rien leur épargner. Pas de chevalier blanc, ni d'antagoniste plus vicieux que les autres, le manichéisme est absent du comic. Dans Watchmen, on contemple un portrait nu de l'homme, sans artifices, sans raccourcis ni censures, à commencer par les six gardiens qui sont passés au crible au fil de l'aventure.

Parmi ces gardiens, il y a bien sûr le Comédien, un type immoral et cynique mais qui chiale comme un rien lorsqu'est venue l'heure de faire les comptes. Il y a Rorschach surtout, le paria, celui qui refuse de poser les armes et d'abandonner. Rorschach a compris depuis longtemps que le combat était perdu d'avance, mais il continue, seul, à perpétuer le symbole éteint des Watchmen, à défendre sa vision de la justice. Il est sûrement le plus touchant des héros. Puis il y a Manhattan, le doc, un type au potentiel inimaginable. Omniscient, presque omnipotent, il peut façonner la matière en un claquement de doigts ou orienter les évènements du présent par sa vision en relief du passé et de l'avenir. Mais cette connaissance et ces pouvoirs ont un coût. Manhattan, dans sa quête éperdue de savoir, y a laissé son âme. Il ne ressent plus rien. Enfin il y a les autres, mais je vais m'arrêter là.

Watchmen est une expérience à part entière. Et s'il faut du temps et plusieurs lectures pour bien s'approprier le comic, c'est un maigre prix à payer au regard de ce que l'oeuvre a à offrir. Une pure merveille.

Journal de Rorschach : 1er octobre 1985

Ce matin, carcasse de chien dans ruelle, trace de pneu sur ventre éclaté. Cette ville me craint. J'ai vu son vrai visage.

Les rues : des caniveaux géants, et les caniveaux sont pleins de sang, et quand enfin les égouts refouleront, toute la vermine sera noyée.

Toute l'ordure accumulée de leur sexe et de leurs meurtres moussera jusqu'à leur cou, et toutes les putes et les politiciens lèveront la tête, criant "Sauvez-nous !"...

...et d'en haut je regarderai et chuchoterai ... "Non"

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