Asterios Polyp. Asterios, comme un nom grec, nom de demi-dieu et de héros, tranchant avec celui de son frère, Ignazio, au nom tout droit venu d'Italie et ayant été dépossédé de sa vie et de sa conscience par son propre frère. Polyp, qui m'évoque la pluralité, la polysémie, le nombre qui se dédouble encore et encore, par les traits, par le frère, et par la vidéo, autant qu'il m'évoque la tumeur qui ronge peu à peu un corps et cause sa descente aux enfers, ou encore un gigantesque pas de polycopies qui traînent sur un bureau d'architecte ou de musicien qui vivra de projets qui ne feront qu'attendre et de maisons jamais construites. Cette dramaturgie des noms, ce lien viscéralement poignant avec le frère, ces oppositions qui parsèment infiniment le livre, la déchéance de l'Américain fier et égoïste au profit d'une larve nourrie de regrets et solitudes, les personnages jamais représentés comme parfaits et les femmes jamais représentées comme sublime, le charme et les rondeurs d'Hana, les questions et les réponses parfois, un peu au hasard, autour de l'architecture, et au-delà, de l'art, je pourrai m'y pencher pendant des heures et des heures en savourant l'orgasme intellectuel et les interprétations suggérées par Asterios Polyp qui m'occuperont toute une vie.
S'il m'a touché personnellement, quant au lien avec le frère, aux rivalités au sein d'un même personnage et au sein d'un couple, je ne sais pas à quel point j'aurais pu l'apprécier si, personnellement, je n'avais pas eu d'autre raison de le lire ou de le voir. Hormis l'affectif qui m'est propre et qui n'est pas très intéressant dans le cadre d'une critique, Asterios Poly est effectivement une mine d'or intellectuelle, qui devient une gigantesque mise en abîme, transformant les cases en plans d'architectes et les textes en thèses. Mais hors de question de parler de message, le roman graphique ne s'abaisse pas à s'adresser à son spectateur comme à un vulgaire élève, lui faisant passer des leçons faciles et égoïstes. L'identification n'est pas évidente, Asterios ayant tous les traits d'un personnage méprisant autant que méprisable (même si cet orgueil froid et misanthropique peut aussi très bien séduire), et, même si l'œuvre porte son nom, et que tout est décrit à partir de lui, c'est plus pour suggérer qu'il transforme son entourage en personnages et qu'il est le héros de sa propre histoire, de cette qu'il a créée lui, seul. On passe ainsi d'un personnage à l'autre, il y a donc dans le propos beaucoup de subjectivité, et toutes les réflexions sont subtilement introduites à travers des personnages différents, évitant à l'auteur de faire passer sa personne avant son œuvre, et permettant au spectateur de la savourer comme il l'entend.
Mais si les personnages, les textes, et tout ce qui fait la dramaturgie de l'action sont séduisant, quelque chose m'échappe dans Asterios Polyp. Les images. Quelque chose de lacunaire à mes yeux m'a empêché, peut-être pas de savourer, mais de comprendre. Les images sont toujours un autre langage, mais celles-ci sont trop étudiés, trop poussées pour que leur langage rejoigne celui du texte. De nombreux traits, agencements, codes sont sybillins, donnent l'impression à plusieurs moments d'une langue totalement étrangère et inaccessible, qui nécessite tout un dictionnaire dont je n'ai pas les clés. Bien sûr il y a des subtilités pertinentes, et plus accessibles que d'autres, grâce à des détails bien mieux pensés que les autres qui parsèment l'œuvre ; les polices différentes propres à chaque personnage, les jeux de dédoublement sur Asterios et les effacements progressifs du corps de Hana teinté de rouge, ou encore les écrans des caméras vidéos que l'on retrouve en fait dès le début et dont la force jaillit comme un rayon de lumière quand ils remplacent un possible film porno sur un écran de télé. Tous procurent un réel plaisir quand on les saisit, mais cela doit représenter 5% de tout le potentiel qu'un œil plus aguerri aurait pu déceler dans ce roman graphique. Il est à la hauteur de sa réputation, mais les images requièrent une réelle connaissance de nombreux codes, d'histoire de l'art ou de l'architecture, sans être compréhensible au premier regard.
Le rôle des images pousse encore plus loin la frustration, car je les vois sans qu'elles n'évoquent rien, alors qu'elles pourraient délivrer des sens, des pistes, des émotions même, et font rester sur ma faim après avoir dévoré l'œuvre. Qui ne le voudrait pas ? Qui ne voudrait pas ce plaisir supplémentaire à la lecture, de voir, par d'autres langages, ce qui ne transparaît pas mais qui peut être donné à tout le monde, avec un peu de détails, de subtilité, sans forcer le spectateur à plier sous la volonté de l'auteur ? Ce n'est pas gênant en soi car les images seules, contrairement à d'autres auteurs plus élitistes encore que Mazzuchelli, ne sont pas nécessaires à la compréhension globale du déroulement scénaristique ou des personnes, comme le feraient au cinéma un Godard ou n'importe quel triste héritier de la Nouvelle Vague. Hormis une scène, qui témoigne à mon sens du rôle trop emporté et vraiment sybillin des images, celle où s'amoncellent les images de Hana malade entre les cotons tige, le bain et les toilettes. Où vont ces images ? Sont-elles en lien ? Y a-t-il un ordre ? Est-ce de la gratuité pour une lecture purement visuelle, comme un tableau blanc au liserés blancs exposé dans une galerie d'art contemporain ? La gratuité est passionnante, mais seulement quand elle est claire. Par-ci, par-là, dans telle ou telle image, on s'y perd, et parfois, un se sent trimballé avec un peu de mépris pour celui qui cherche à se raccrocher à quelque chose, au moins à des cases.
Asterios Polyp est la confrontation des cases. La subjectivité et la relativité, la dualité, les hémisphères du cerveau, le yin et le yang l'ambiguité entre le texte et les images, les attirances et les répulsions entre l'œuvre et le spectateur, le lien entre l'auteur et l'œuvre, tout peut être résumé dans phrase de ce personnage que l'on ne voit que dans deux images, l'une où sa case est séparée d'Asterios juste en face, et l'autre juste après où elle le rejoint ; " There are two kinds of people in the world – those who break things into two kinds and those who don't ".