Critique de Stéphane de AAAPOUM pour les Inrockuptibles

Il est parait-il judicieux de faire comme les Romains lorsqu'on se rend à Rome. Or, comment ne pas déplorer l'acclimatation du manga à nos modes locales. A savoir qu'à l'export, la nouveauté règne sans partage et les classiques sont gentiment remisés au placard. C'est un triste constat mais peu de grands maîtres nippons sont finalement connus dans notre hexagone. Et pour cause, ils ne sont pas traduits. C'est ainsi qu'hier encore, Mitsuteru Yokoyama faisait partie de ces fondateurs occultés en France. Au Japon, en revanche, c'est une star adorée pour son Tetsujin 28, premier robot géant de l'histoire et matrice originelle de tous les Goldorak qui suivirent. Une terrible gageure en partie réparée puisque Au bord de l'eau vient enfin d'être traduit. Certes, ce n’est pas l'œuvre majeure tant attendue et l'amateur ne manquera pas d'éprouver une pointe d'amertume devant l'obligation de pénétrer la carrière du maître par le biais de la petite porte. Néanmoins, pour toute œuvre mineure qu'elle soit, Au bord de l'eau s'inscrit dans un classicisme tout en défendant une écriture singulière. Autant dire qu'on le recommande chaudement.
Inspirée d’un classique éponyme de la littérature chinoise et particulièrement populaire à travers toute l'Asie, cette aventure picaresque conte le destin de cent-huit brigands révolutionnaires expirant dans une lutte contre la corruption du gouvernement. Si l’amateur des littératures d’Orient ne peut s'empêcher de répertorier les différentes coupes opérées dans l’intrigue originale, le féru de cinéma, lui, ne manque pas de noter à quel point la mise en scène de Yokoyama est empreinte d’un certain cinéma de sabre. Très proche d’un Mizoguchi, l’épique à la Kurosawa l’intéresse moins qu’une recherche d’épure couplée à une réflexion sur la violence. Ainsi, simplicité du montage et structures peu variées assurent au récit une grande limpidité. La taille réduite des cases n'élime jamais la place accordée au décor, d’un réaliste dramatique destiné à faire valoir la désinvolture grotesque des protagonistes qui le traversent. Mais surtout, c'est la mise en scène des duels qui marque l’esprit : dans cette manière d’écarter le plus souvent de l’image le moment fatidique de l’estoc, l’auteur prend grand soin à ne pas trivialiser cette composition (un peu comme Mizoguchi utilisait le travelling pour déporter le corps en hors-champ au moment précis de l’impact). Au bord de l’eau est donc l’œuvre mineure d’un auteur majeur, autrement dit une lecture bien plus dense que ce qu'elle semble montrer.
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le 21 juil. 2012

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