Pseudo-résumé :
Berserk est le manga qui prouve que peu importe le média, toute œuvre peut être profonde.
Berserk, c’est l’histoire d’un mercenaire, dans un monde inspiré de l’Europe à mi-chemin entre le Moyen Age et la Renaissance. Ce mercenaire, Guts, ayant toujours connu la guerre, est une machine à tuer. N’ayant d’abord rien à perdre, il rejoint la troupe du faucon, menée par le charismatique Griffith en direction de l’objectif qu’il s’est fixé : l’acquisition d’une couronne. Guts, grâce à ses qualités guerrières, a vite fait de devenir l’inestimable bras droit du chef de la troupe. Amis, ils deviennent aussi d’inaltérables rivaux, quand Guts, prenant conscience qu’il n’avait fait que jusque-là suivre Griffith, se laissant aller à la mollesse d’épouser les objectifs de celui-ci, décide de quitter la troupe pour suivre sa propre voie. Ayant effleuré la promesse d’un mariage royal, Griffith, secoué par le départ subit de Guts, commet l’unique erreur qui provoquera une longue et barbare séquestration dont il ne sera libéré, par Guts, qu’à l’état d’épave humaine, signant ainsi la mort de son rêve. Pourtant, alors qu’il est au bord du suicide, il invoque involontairement ce qui apparaît, dans la version française, sous l’anglicisme « God Hand ». Ces cinq divinités, qui relèvent plutôt du diable, lui offrent de réaliser son « rêve », en échange du sacrifice de ce à quoi il tient le plus. Et ce à quoi il tient le plus, à la fois sa seule œuvre durable et l’outil, jusqu’alors, de son ascension, c’est sa troupe de mercenaire. Celle-ci est décimée dans un sabbat diabolique de massacres cauchemardesques, une célébration orgiaque du vice, un indicible repas dont tous les plats ont pour base l’homme. Seuls survivent les deux anciens bras droits de Griffith, Guts et Casca, cette dernière ayant perdu, suite à ce traumatisme auquel s’ajoute celui d’un viol démoniaque, la raison. Tous deux maudits, Guts a trouvé le but de son existence : se venger de Griffith.


Quelques thèmes/ ressentis
Les thèmes brassés par Berserk sont nombreux, et sont intimement liés aux personnages et aux relations qu’ils nouent entre eux.


Griffith, le faucon de lumière


Par exemple, les relations entre Guts et Griffith. A première vue, avant le départ de Guts de la troupe du Faucon, on pourrait penser que Griffith ne considère Guts, à l’instar des autres compagnons de la troupe, que comme un moyen en vue d’atteindre ses fins (à ceci près que Guts, jusqu’au moment de leur affrontement dans la neige, est, au combat, à peu près l’égal de Griffith). Pourquoi, dès lors, Griffith se trouve-t-il si bouleversé par le départ de Guts ? Est-ce parce qu’il est, par ses qualités martiales, une pièce de premier choix dans son échiquier ? Ou parce qu’il se trouve vexé qu’un de ses hommes désire quitter le champ d’action de son rayonnement, insulté qu’on puisse penser avoir trouvé une raison de vivre ailleurs que dans son lumineux sillage ? La question reste ouverte.
Quoi qu’il en soit, la suite de l’œuvre prouve que Griffith n’a jamais eu d’autre intention que la satisfaction égoïste de ses objectifs ; tous ceux qui se dressent sur le passage de son élévation doivent être punis. En ce sens, le viol de Casca apparaît-il comme le déploiement malsain d’une vigueur retrouvée suite au long désespoir lié à la conviction de sa perte définitive, ou comme une vengeance vis-à-vis de Guts, suite à l’affront provoqué par son départ ? Encore une fois, difficile de la savoir. Ce qui est sûr, c’est que Griffith, comme, plus généralement, tous ceux ayant cédé à la tentation d’un pacte avec la God Hand, ne vit que pour la satisfaction de son intérêt personnel (l’apôtre-limace, s’il est attaché à sa fille, n’a pas pour autant pactisé pour le bien de celle-ci, mais bien afin de se voir épargner toute souffrance).
Une fois revenu parmi les vivants, l’action de Griffith interroge. Enfin parvenu à la tête d’un Royaume quasi céleste, il semble, malgré les origines démoniaques de son ascension, se comporter comme un roi modèle, amenant en son royaume une prospérité et une sécurité uniquement possibles sur ses terres. Mais l’avenir nous dira si l’horreur des moyens employés se trouvera par la suite rétroactivement effacée. Tout dépend des intentions de Griffith en tant que Roi. Mais, à mon avis, cherchant toujours plus, il finira par payer, comme il l’a déjà fait lors de sa captivité, son hybris. Cependant, rien de sûr : après tout, thème cher à Dostoïevski, et qu’on retrouvera au centre de Crimes et Châtiments, tout homme supérieur, pour accéder à la position qu’il mérite, n’a-t-il pas dû s’élever sur une montagne de cadavres ?
Face à ce Guts, qu’il a pu tenir pour son égal, Griffith ne fait plus preuve que du mépris hautain de celui qui, ayant accédé à la divinité, s’est affranchi de la fragilité humaine. La logique de Griffith est semblable à celle de tous les apôtres que Guts a rencontrés jusque-là. Chacun, auparavant, était un être en souffrance, au comble de la détresse, mais désespérément seul. Tous se sont donc affranchis de leur humanité pour s’élever à un stade d’évolution supérieur à l’homme. Cela, c’est ce qu’ils croient. En réalité, ils ne se sont affranchis que de limites physiques imposées à l’homme : ils sont physiquement plus forts. Mais c’est tout. Leur souffrance reste la même, et s’ils croient l’avoir dépassée, c’est qu’en réalité, leur nouvel état leur a seulement permis de se venger d’une humanité qu’ils s’étaient mis à haïr. Mais la douleur est toujours là. L’attachement paternel de l’apôtre-limace à sa fille est là pour prouver que leur nouvelle forme n’a pas permis aux apôtres de s’affranchir de leurs émotions, ni des douleurs qu’elles provoquent. Guts, quant à lui, va leur rappeler que leur puissance nouvelle ne les a pas non plus affranchis de la douleur physique. Ce dont ont réussi à se libérer les apôtres, ce sont simplement les frustrations, et sentiments de faiblesse provoqués par la vie en société (humaine). Mais, finalement, ils ne se sont pas affranchis de l’humanité, à l’inverse de ce qu’ils prétendent. Ils ont simplement pu passer, dans la société, du statut de dominant à celui de dominé. D’ailleurs, la communauté des apôtres semble elle-même impliquer une hiérarchie qui fait qu’ils n’ont, en définitive, fait que troquer une position de dominés par une autre (on le voit à la peur provoquée par Zodd sur un apôtre qui lui ressemble un peu, et dont j’ai oublié le nom).
Pour résumer, Griffith est une merde.


Guts, le guerrier noir


Guts, maintenant. Suite à la tragédie de l’éclipse de sang, le guerrier noir se bâtit une carapace contre l’affection, non par misanthropie, la haine de l’être humain relevant des apôtres, mais pour écarter tout risque de souffrance semblable à celle que lui infligea le terrible sabbat. Guts paraît dur, voire inhumain, alors que, paradoxalement, s’il s’interdit toute amitié, c’est pour s’épargner la souffrance de la perdre : le traumatisme est tel qu’il préfère les souffrances de la solitude. Ce ne sont que les nécessités de l’impitoyable combat qu’il a décidé de mener qui, finalement, le mèneront à accepter que se forme, cette fois-ci autour de lui, une nouvelle compagnie.


Mais d’où vient le traumatisme de cette éclipse ? Du déchaînement satanique de violence à l’origine du massacre des compagnons, bien entendu. Mais j’ajouterai que Casca et Griffith tiennent, plus précisément, la première place de ce traumatisme, dont l’impact relève de l’intime. Guts est forcé d’assister, impuissant, au viol de Casca, à laquelle il est lié par le pacte particulier du mutuel déflorement, pacte qui, au sein de cet univers impie de guerre permanente, devait d’autant plus tenir lieu d’indéfectible liaison (mariage), que la virginité apparaît comme une donnée exceptionnelle dans un tel milieu. Guts, par conséquent, assiste, impuissant, au viol, par le traître auquel seul il a pu comparer sa valeur, de sa femme : il assiste à une répétition de ce qui semble avoir été le grand traumatisme de son enfance (d’où sa virginité de l’âge adulte), sur le seul être aimé, ce qui sonne, en quelque sorte, comme un deuxième viol de sa propre personne.
Ce passage, je l’ai déjà évoqué, peut être lu comme une revanche de Griffith dans la rivalité qui l’oppose à Guts.
Ajoutez tout cela au sentiment de trahison que doit ressentir Guts à l’égard de Griffith, qu’il vient pourtant de sauver, et vous pourrez aisément concevoir la haine que porte le guerrier noir au faucon de lumière. Une haine qui a rapidement pris la place de l’hébétude première d’un Guts qui ne comprend pas : pourquoi ? Comment ? C’est que Guts ne pourra jamais comprendre les choix de Griffith, car contrairement à lui, il n’est pas mu par l’hybris. Guts, finalement, nous apparaît sympathique par la modestie de son ambition, de sa personne. Ce sont deux personnages que leurs forces respectives ont réuni ; pour autant, leurs personnalités, fortes, diffèrent radicalement. Griffith, c’est un bel emballage autour du vice le plus dégoûtant. Guts, c’est la bonté, l’altruisme, la modestie, sous une rustre apparence. À travers ce combat entre ces deux personnages, qui ne sont pas ce que leur apparence annonce, on voit se profiler ce qui sera l’intéressante ambiguïté de la suite de l’oeuvre, par laquelle sous le bien se cache le mal, et sous le mal se cache le bien. En effet, alors que Grffith apparaît au monde des hommes comme un sauveur, un roi messianique, divin, le lecteur, et Guts, connaissent l’origine, et les dessous occultes de sa majesté. Et au point de l’histoire où l’on en est (tome 40), on peut difficilement savoir si la prospérité apportée par Griffith n’est pas constitutive d’une nouvelle félonie visant à accroître sa propre grandeur. Mais admettons que non : si Griffith apporte aux hommes le bonheur, la paix, la prospérité par eux longtemps recherchée, Guts doit-il le tuer ? Doit-il se venger d’actes, qui bien que terribles, sont néanmoins à l’origine du bonheur du plus grand nombre ? Choix cornélien, auquel il tient à chacun de répondre. Une dure question qui convoque l’éternel conflit entre l’honneur individuel et l’intérêt général, et même les droits des morts (tous ceux que Griffith a tués, dont le souvenir appelle à la vengeance), sur le monde des vivants (prospère grâce à ces sacrifices). Guts apparaîtrait alors comme la violente réminiscence d’un passé sanglant duquel personne ne veut plus entendre parler, comme l’homme du passé, ennemi de la fébrile prospérité des hommes du présent. Qui sait ? Peut-être Guts, va-t-il se faire une raison ? Se rallier à Griffith, face au constat de sa bienfaisance… Personnellement, je préférerais largement qu’il mène sa vengeance à terme, peu importe l’intérêt général !


L’histoire de Guts, c’est aussi celle d’une anomalie. Sa mère accouche de lui, pendue : rien ne le destine à vivre. Pourtant, il survit. Son parcours l’a conduit jusqu’à l’éclipse de sang. Là, il doit mourir : c’est son destin, l’inévitable causalité. Pourtant, il survit. L’histoire de Berserk, c’est celle d’un homme qui s’est soustrait à son destin, et ce, dès son départ de la troupe du Faucon, départ qui lui permet, par son intenable entraînement, d’acquérir la puissance martiale surhumaine qui lui permettra de survivre à l’éclipse de sang, s’extrayant ainsi de cette causalité dont Skullknight et Void ne font que lui rabattre les oreilles. Guts est l’anomalie dans la chaîne de la causalité, l’homme qui lutte contre le destin. Mais au fond, cette survie, dès le départ, n’était-elle pas prévue par la causalité? Nous ne le saurons pas avant longtemps… En attendant un éventuel revirement scénaristique, on peut considérer que Guts est le simple mortel qui mène une intrépide lutte contre le destin.


L’ère des châtiments


J’aimerais maintenant parler d’un arc qui m’a particulièrement marqué : celui de l’ère des châtiments. Il me semble qu’il s’agit d’un arc assez peu apprécié des lecteurs de Berserk. Il est vrai que je le trouve un peu confus vers la fin. De plus, c’est celui qui me repousse le plus par son caractère ordurier (les orgiaques réunions des hérétiques sont à vomir). Par contre, j’ai beaucoup apprécié l’introduction d’un troisième camp, qui, bien que se trouvant d’emblée au travers du chemin de Guts, constitue malgré tout l’occasion d’introduire un nouveau point de vue, celui des inquisiteurs, rafraîchissant dans cette lutte assez duale entre Guts et les apôtres. L’intérêt ne vient pas de l’Église en elle-même, qui n’est qu’une conséquence du traitement assez lourd et poussif qu’en fait l’auteur, mais du groupe des inquisiteurs en lui-même, non dans leur dimension religieuse, mais dans leur dimension humaine. J’ai beaucoup aimé le personnage de Mozgus, qui, s’il fait le mal, sait aussi (contrairement aux apôtres) faire le bien, se conduire avec humanité avec ceux que le reste de la société a rejeté, et qui, reconnaissants, malgré le dégoût que peut leur inspirer leur tâche, font ceux pourquoi ils sont faits (il y a aussi cette dimension dans Berserk que chaque individu a pour devoir de trouver sa place, pour y perfectionner son art, afin d’atteindre un niveau tel que l’effort sera récompensé par du respect). Cette relation entre Mozgus et ses disciples, transcende la séparation entre bien et mal, pour n’être mise en lumière que sous l’angle du devoir. La loyauté dont font preuve les disciples de Mozgus, jusqu’à la mort, est touchante, assez unique, parce que par-delà bien et mal, avec quelque chose de beau dans cette reconnaissance que portent les tortionnaires à celui qui leur a donné leur chance, eux qui, malgré leur repoussante difformité, conservent une âme dans ce qu’elle a de plus humain. C’est cette reconnaissance, conséquence de la charité, qui distingue les disciples de l’inquisiteur des apôtres (notamment de l’œuf du monde nouveau), qui, n’ayant eu affaire qu’aux vices, sont devenus des monstres (passage très intéressant, et assez poignant du reste, dans lequel l’œuf, s’acheminant vers son haineux sacrifice, constate, admiratif de la combativité des inquisiteurs, ce qu’il aurait pu devenir si le hasard (le destin?) avait mis sur sa route un être prêt à lui témoigner une semblable charité. On le voit encore une fois, l’origine du bien peut se trouver dans le mal.


Conclusion


Berserk est un manga. Un produit de la sous-culture. On nous dit qu’il s’agit de merde pour adolescents décérébrés en principe. Mieux vaudrait lire Tintin ou Astérix. Eh bien moi, je ne veux pas lire ça, ou plutôt, pas QUE ça, car j'ai conscience de la valeur de toutes ces œuvres.
Rarement une histoire aura été aussi noire, violente, profonde que dans Berserk, tous médias confondus.
Et le visuel… vous avez pu constater que j’ai fait toute cette critique sans aborder l’esthétique exceptionnelle de l’œuvre. Chaque détail est une trouvaille visuelle, inspirée tantôt du Moyen Âge, tantôt de la Renaissance (pour les bâtiments notamment), tantôt de grands maîtres de la peinture du dessin quand il s’agit d’illustrer la démesure cauchemardesque des passages plus fantastiques de l’œuvre. Et la mise en scène alors ?… Du chef-d’œuvre là aussi : la puissance de Guts est mise en relief de manière absolument jouissive, et là encore, chaque case témoigne d’un effort constant de créativité. Allez à la fnac, au rayon BD, et prenez des volumes, au hasard. Vous constaterez que dans la plupart des cas, les dialogues sont représentés par un fade empilement des personnages dans les cases, de manière à laisser suffisamment de place nécessaire à un texte qui gagnerait, plutôt qu’être écrit, à être représenté.


Malgré tout, j’ai trouvé que certains arcs, vers la toute relative « fin » (tome 40) traînaient un peu en longueur, et avaient moins à raconter.
La guerre avec l’empire de l’est, par exemple, si elle est un prétexte au déploiement de la puissance absurde du faucon ressuscité et de ses apôtres, est un peu long, et pas forcément intéressant en raison, justement, de l’insolente domination du faucon. Trop long et trop rapide à la fois : de la confusion par conséquent (trop rapide car finalement, l’empire Kushan chute assez vite, et facilement, sans vraiment de danger pour le faucon). Je peux comprendre, car il me semble que l’auteur a voulu accélérer la cadence, et je le remercie.
Il y a aussi l’arc du Dieu des mers, qui n’a rien d’un Dieu, et qui ne présente pas grand intérêt, à part de faire traîner la série en longueur (contradictoire avec le paragraphe précédent, je sais, mais je ne suis pas dans la tête de l’auteur.)


Je suis souvent titillé par la tentation élitiste qui consisterait à rabaisser toutes les formes et styles d’art qui ne s’inscrivent pas dans une tradition culturelle bourgeoise classique. Berserk, à lui seul, mais peut-être, aussi, seul, me conduit à rejeter cette tentation, en me ramenant à la réalité de sa violente supériorité.

Chatov
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Créée

le 29 janv. 2020

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