I. L’ONTOLOGIE DU SILENCE : L’EUSTACHE DE L’INFINI
Là où le manga traditionnel se construit sur l’échange, Nihei bâtit sur la soustraction. Comparé au verbiage métaphysique d’un Ghost in the Shell, où l’âme se cherche dans le code, BLAME! est une église vide. Le silence n’y est pas une pause entre deux dialogues ; c’est la fréquence de résonance du monde. Killy ne parle pas car il n’y a plus personne pour comprendre le langage des hommes. Le verbe est devenu un résidu organique inutile.
Dans cette œuvre, le dialogue est remplacé par la perspective. Un couloir de Nihei raconte plus sur la condition humaine que dix tomes de Monster. C’est une narration par le vertige. On ne suit pas une intrigue, on subit une pression atmosphérique. Chaque page blanche n’est pas un oubli, c’est l’oxygène qui se raréfie à mesure que l’on s’enfonce dans les strates de la Sphère de Dyson.
II. LA GÉOMÉTRIE DU DÉSESPOIR : LE CHAOS ORDONNÉ
Si l’on regarde Akira, la ville est une proie. Elle brûle, elle explose, elle est malléable sous le coup des pouvoirs psychiques. Dans BLAME!, la Ville est le prédateur. Elle est une tumeur de béton qui a métastasé jusqu’à l’absurde. Nihei, l'architecte maudit, ne dessine pas des décors, il dessine des structures qui ont oublié leur fonction. Des escaliers qui mènent au vide, des salles de la taille d'une lune pour n’abriter qu’un seul terminal corrompu.
C’est ici que la comparaison avec Gunnm devient brutale. Chez Kishiro, la décharge et Zalem entretiennent un lien de causalité, une lutte des classes verticale. Chez Nihei, il n’y a plus de classes, plus de but. La Ville s'auto-génère par pur automatisme algorithmique. C’est la métaphore ultime de la technologie devenue folle : un moteur qui tourne sans conducteur, une génération procédurale qui empile les strates sans jamais se soucier de l'habitant. L'humain n'est plus le maître, il est le bug dans la paroi.
III. LA LIGNE DE FRACTURE : L’ÉMETTEUR DE GRAVITONS
L’arme de Killy est la seule vérité de ce monde. C’est le point final à la fin d’une phrase qui dure depuis dix mille ans. Dans n’importe quel autre manga — de Gantz à Terra Formars — une arme est un outil de survie. Ici, l’Émetteur de Particules de Gravitons est un outil de terraformation.
Chaque tir est une "correction" géographique. Nihei utilise cette arme pour briser sa propre esthétique : il troue le béton pour laisser entrevoir, le temps d'une case, l'immensité du néant. C’est la pulsion de mort du système face à sa propre rigidité. C’est le seul moment où le "Contrôle" perd la main. C’est le "One-Shot" divin dans un monde de machines immortelles.
IV. LE BESTIAIRE DE LA PURGE : LA SAUVEGARDE
Les Sauvegardes ne sont pas des ennemis. Ce sont des anticorps. Comparez-les aux démons de Berserk : les apôtres de Miura sont des émanations du désir humain, de la chair, de la pulsion. Les Sauvegardes de Nihei sont des émanations de la logique pure. Blanches, lisses, sans orifices, elles représentent la perfection froide de l'algorithme. Elles ne vous tuent pas par haine, elles vous effacent par souci de propreté système. Vous n’avez pas les Gènes d’Accès Réseau ? Vous êtes une donnée corrompue. Fin du processus.
NOTE 10/ 10
Verdict : BLAME! est le point de rupture du support papier. C’est le moment où le dessin cesse d’illustrer pour commencer à édifier. Nihei a créé le premier manga dont le personnage principal est une coordonnée cartésienne. C’est une œuvre qui ne s'apprécie pas avec le cœur, mais avec le nerf optique. C’est beau comme une erreur système dans une machine éternelle.
"Marchez. Ne demandez pas pourquoi. La Ville ne vous répondra pas. Elle se contentera de bâtir par-dessus votre cadavre."