Depuis longtemps, déjà, Kengo Hanazawa se targuait d’un style graphique à même de le distinguer de ses pairs. S’il a, chez nous, notamment percé avec I am a Hero, il avait commencé à enfler avec Boys on the Run dont sa patte nous apparaît criante dès la jaquette du premier volume. Même à supposer qu’on n’apprécie pas le contenu de ses histoires, car à bien y réfléchir, I am a Hero et Under Ninja sont plutôt carencés, sur le strict plan scénaristique, sa narration et une mise en scène habile et discrète sait lier la sauce pour la rendre plus savoureuse qu’il n’y paraît. Ce style qu’est le sien, cet art, ce savoir-faire, le tient-il de toujours ?


Boys on the Run est son premier vrai succès à l’échelle nationale, reste à déterminer quels mérites furent alors les siens. Bien que sa manière d’illustrer les visages soit unique, force est de constater que les détails dans le crayonné étaient ici moins aboutis. Je crois deviner une moindre présence de l’ordinateur dans ses esquisses qui, par la suite, s’avérera quasi omniprésente. Lui aura cependant su trouver le juste milieu entre le dessin et la machine, contrairement à Hiroya Oku passé Gantz.


Le fait est que le dessin est ici plus classique, moins lissé et rigoureux, mais de ce fait plus authentique. Il n’empêche que sa griffe se sera considérablement aiguisée de Boys on the Run on à I am a Hero.

Il en va de même du paneling et de sa narration… l’introduction est maladroite. C’est une de ces restitutions d’œuvre qui est convenable dans la tête de l’auteur car il a tout compris à ce qu’il voulait raconter – et c’est tant mieux – mais que le lecteur doit parfois relire deux fois pour bien saisir ce qu’il voulait dire. Y’a des maladresses techniques évidentes dans ce premier chapitre.


Ce sens du grotesque bassement humain et finalement attachant, en revanche, il l’a semble-t-il de naissance. Et puis il faut le dire, cet homme-là, c’est le saint-patron des mâles bêta. Ses personnages, comptant bon nombre de gentils garçons bien élevés qui rêveraient de pouvoir écraser la laideur et l’incivilité sous leur semelle, on s’y réfère instamment dès lors où on est du lot. 


D’autant qu’il sait y faire pour brosser des personnages auxquels on croit. Les caractères, les maladresses des relations, tout ça n’est pas écrit au hasard mais après avoir, je crois, su s’imprégner de ses expériences propres. Tout y est nuancé, authentique, humain. Les dieux savent que je n’aime pas utiliser « humain » comme adjectif, seulement, lorsqu’il est le mieux à même de témoigner de ce que j’ai trouvé ici, aucun autre n’aurait pu convenir à sa place.

Les personnages sont si bien écrits qu’on ne sait jamais trop si on les adore ou si on les hait. C’est le propre d’une excellente écriture que d’offrir une telle nuance qu’on ne saurait avoir un avis défini dès lors où on juge une personnalité complexe. Ce qu’on déteste chez eux, c’est ce qu’on retrouve en nous, et c’est encore ce qui nous attache le mieux à eux.


Ce-pen-dant, je ne peux pas m’empêcher de trouver ça trop beau pour être vrai, cette idylle avec Chiharu est un cadeau du ciel. Elle l’estime bien qu’il soit un minable, ne le déconsidère pas, même après avoir été humilié, fait l’impasse sur ses impardonnables balourdises libidinales, est d’une pureté trop suspecte pour être de ce monde – j’y vis, donc j’ai des raisons d’être cynique – et se dévoue à lui de trop pour être franchement crédible. C’est une femme parfaite telle que peut en rêver quelqu’un de digne. Et de ce monde, la perfection, elle en est comme qui dirait prohibée, aussi ai-je tout le mal du monde à y croire, même en m’y forçant.


Je suppose que la thématique de l’avortement est censée être rude, je suis cependant si prompt à juger autrui que je ne peux m’empêcher de mépriser cette petite conne pour s’être faite embobiner ainsi. J’ai beau savoir qu’elle avait toutes les raisons du monde de quitter Tanishi – les circonstances ne plaidaient pas en sa faveur – mais qu’une nana pareille tombe dans les bras d’un type comme Aoyama, parce que je n’ai vu ça que trop de fois, m’inspire aussitôt du dédain.


Naturellement, Tanishi vient jouer les services après-vente de la chevalerie cocue. Ne pouvait-il pas couper les ponts d’un cinglant et judicieux « Frankly my dear, I don’t give a damn » ? Ce sont des choses à faire dans ces circonstances. Mais elle a un joli sourire et de grands yeux et… je ne peux pas m’empêcher de la haïr d’avoir choisi Aoyama plutôt que Tanishi, ne me satisfaisant que trop de savoir qu’elle en paye le prix fort ; quoi que pas assez.


Puis la direction de ce qu’on attendait du récit bifurque comme s’il fut question d’un dérapage contrôlé pour prendre un angle droit. Ça se passe à compter du chapitre trente-et-un. Nous nous dirigeons toujours dans la même direction que celle indiquée initialement – à supposer qu’il y en avait une – mais la route n’est plus la même. Le lecteur quitte l’autoroute pour trouver des sentiers de campagne qu’il ne soupçonnait pas jusqu’à lors.

Pensez bien qu’après cette amourette déçue, la chevalerie prend le pas et il n’est plus question de romance moderne, mais de vengeance. Moderne elle aussi, avec tous les écueils que cela suppose, ce qui ne la rend que plus vraie à nos yeux.


Et c’est de là, au tiers de son parcours, que Boys on the Run trouve son sel. Ce qui précéda n’était pas mauvais en soi, mais n’avait finalement que peu de choses à apporter par rapport à ce qui fut créé dans ce même registre. Il est à présent question d’apprendre la baston de rue, en partant d’un employé du tertiaire bon teint. Pas de facilités scénaristiques, on plonge droit dans le vrai pour occasionner des mises en situation telles qu’il pourrait en advenir dans sa vie courante, ce qui ne rend l’expérience que plus prenante pour ce qu’elle a d’immersive. En un sens, ça se conçoit presque comme les prémices de Shamo, toutes proportions gardées. D’autant que l’entraînement avant le premier février est franchement superficiel.


Rares sont néanmoins les œuvres à trouver un second souffle si inattendu sans avoir à se trahir.


Il y a toute une chouette mise en scène pour préparer le combat. L’arrivée de Tanishi à l’entreprise concurrente a des airs de Dojoyaburi remanié pour s’inscrire dans le contexte, et sans romance ajouté, c’est-à-dire avec le lot de trouille que suppose une telle initiative.


Et cette histoire d’amour est d’une laideur. Pas une romance noire et terrible, simplement quelque chose de relâché et perdu dans la disgrâce. La scène d’au revoir à la gare est un amant à mépris qui s’ignore. Quels personnages abjects présentés sous couvert de tendre candeur. Aoyama est presque la plus belle caution morale de ce manga humainement parlant, et il a payé pour faire avorter une passade en riant de ça. Vous aurez beau y mettre tous les bons sentiments que vous voudrez, avec les sourires innocents qui vont avec, Chiharu est une roulure grimée en victime et Tanishi un minable doublé d’un vicieux.


La suite narre le parcours de Tanishi qui débute la boxe à près de trente ans. Le rendu est réaliste là encore, sympathique sans plus. Il n’y a pas de valeur ajoutée particulière à même de révéler l’apprentissage de la boxe de manière innovante, bien qu’on ne fraye pas avec le cursus classique des shônens sportifs. Ce n’est pas tant un manga de boxe qu’un manga où il y a de le boxe.


Les choses se passent. Aoyama ne peut plus se battre à cause de son traitement, y’a la sourdingue qui prend le rôle de première dame du manga, rien n’est désagréable, mais… ça se passe. Le réalisme dure jusqu’à ce qu’une nana de cinquante kilos redresse trop types vingt kilos plus lourds qu’elle et armés d’une batte de baseball pour certains. Sans compter le sauvetage de demoiselle en détresse qui suit. Un classique qui se démode.

Qui souhaitera lire l’histoire d’un homme simple devenu un cador de la baston se référera bien plus volontiers à Saikyou Densetsu Kurosawa dont l’espoir qui s’en dégage est un trésor d’inspiration.


Et naturellement, par la plus absolue coïncidence, Chiharu et Hana, sa remplaçante se rencontreront. Ainsi dégringolons-nous de Hajime no Ippo à Fruit’s Basket. Ça en fait des marches à descendre. Peut-on enfin dire que Tanishi mérite son sort, qu’il se sabote sans arrêt stupidement ? Hideo de I am a Hero n’était pas tant différent que ça dans ce registre, mais la narration cherchait alors moins à attirer la sympathie à son égard. Ici, le personnage principal est victime de malheureux quiproquos et autres coups en traite venus ruiner ses idylles. Présumément, car il a plus d’une fois tendu le bâton pour se faire battre ; si ce n’est se faire enculer.


Il aura passé son temps à ne rien faire pour devenir plus fort, mais à quand même remporter les victoires, ce fumier de Tanishi. C’est pas une morale à enseigner, je regrette. Et avec un double triangle amoureux – on appelle ça une Étoile de David dans le jargon que je viens d’inventer – l’affaire est encore moins digeste.


Même si la fin est trop heureuse, elle m’aura satisfait dans ce qu’elle avait à déballer. Boys on the run, sans se fixer d’objectif désigné du point de vue du récit – ce n’est pas un reproche – m’aura cette fois donné l’impression de passer à côté de sa propre histoire pour finalement nous raconter bien peu de choses. Ça se mesure mieux avec du recul, bien que l’œuvre ne souffrit d’aucun temps mort. L’issue d’une lecture d’un tel manga est, je pense, souvent mitigée, alors qu’on ne sait la porter aux nues ou la vouer aux gémonies. Je dirai d’elle qu’elle est « médiane », sans surplus ni carence ; dans la moyenne de ce qui se tolère.

Josselin-B
5
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le 6 sept. 2026

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