Avec Building Stories, Chris Ware nous propose d’ouvrir une large boîte remplie de près de quinze « BDs » pour reconstruire une histoire, ou plutôt des histoires. Ou raconter celles d’un immeuble.
C’est du moins la promesse à laquelle je m’attendais en commençant à parcourir, dans un ordre aléatoire, ces récits dans lesquels un vieil immeuble décrépi de Chicago semblait faire office de liant. Une vieille propriétaire un peu aigrie au rez-de-chaussée, un vieux couple malheureux et brisé par la vie au premier, et la protagoniste, unijambiste, en surpoids, au dernier étage. Et même Brandon, « la meilleure abeille du monde ». Tous affectés par les petites brisures de la vie, une forme de déclassement, le sentiment de ne pas avoir été à la hauteur de leurs rêves, bref, une forme de dépression.
Et si j’avais détesté Jimmy Corrigan pour son ton geignard et son caractère presque infini, avec cette autobiographie déguisée sur près de 400 pages, je dois dire que cette fois le mélange de tristesse et de banalité a fonctionné sur moi. Peut-être parce que j’ai plus vécu depuis, peut-être parce que c’est beaucoup moins narcissique et égocentré cette fois. Ou alors parce que de cette histoire chorale dans un immeuble se déplie progressivement en un récit mélancolique et intime d’une vie, celui de la protagoniste, dont on ne connaît pas le nom. Pour s’identifier ? En tout cas pas complètement, de par son handicap et plusieurs de ses caractéristiques que je ne partage pas.
Mais son histoire se déroule sur près de quinze ans, à travers différents formats. Presque un hommage à l’histoire de la bande dessinée, avec ce grand journal papier à déplier et lire plus attentivement, puis ces petits fascicules au format « comics » qui se parcourent en quelques minutes, jusqu’à des albums cartonnés d’une quarantaine de pages avec une narration qui rappelle presque la franco-belge. Presque, parce qu’au final le contenu de chaque format n’épouse pas complètement l’hommage, et Chris Ware conserve son style graphique et sa narration éclatée et « design » en toutes circonstances. Une petite déception, parce qu’il y avait moyen de varier les narrations, les esthétiques, les découpages de cases, et d’en faire la BD-somme ultime en tant qu’hommage au médium. Mais ce n’était pas son intention, et pourtant cette différence de format, et l’absence de hiérarchie définie entre eux, conduit le lecteur à créer sa propre histoire, selon son ordre instinctif.
On peut commencer Building Stories sur son climax de tristesse et le conclure sur un court récit qui vante la beauté du banal, ou l’inverse. Tout se répond, avec des mentions aux autres histoires discrètement glissées dans chacune d’entre elles. Une fenêtre refermée enfermant une abeille est un petit détail graphique qui peut devenir le centre d’un autre récit. Une amourette d’un soir un peu désespérée peut devenir l’amour d’une vie. Chaque élément peut avoir plus ou moins de sens en fonction du moment où on l’a lu dans la frise globale, et je suis sans doute passé à côté de plein de détails. Dans les transports en commun, je n’aurais pas déplié le vaste journal, que j’ai gardé pour un moment plus tranquille, alors que j’ai lu certains livres dans des moments de courte pause. Peut-être ai-je oublié certains passages, car lus deux ou trois semaines avant le dernier épisode. Mais du coup, je suis rentré dans le récit banal d’une vie, touché par certaines choses, ou laissé complètement indifférent par la poésie du quotidien un peu forcée, en fonction de l’humeur du moment. Et par rapport à Jimmy Corrigan, Chris Ware m’a semblé apporter beaucoup plus de légèreté, d’humour et même d’auto-critique pas bien voilée. Notamment quand il fait dire à son héroïne : « Ridicule, franchement, difficile de faire plus gros. J’en étais gênée pour l’auteur de l’histoire de ma vie, quel qu’il soit. Je t’emmerde, Dieu ! »
C’est imparfait, inégal, tantôt brillant, tantôt d’une platitude infinie, et on suit un personnage souvent agaçant, sans doute un peu trop souvent déprimé, et médiocre. Mais à travers tous ces fragments, on comprend toutes les blessures, toutes les raisons qui mènent à, et tout ce qui fait d’une vie banale une vie qui vaut la peine d’être vécue. Et parfois, ça touche tellement juste qu’une dizaine de pages de platitudes plus tôt s’évanouit dans mon esprit pour reconnaître enfin à Chris Ware tout le talent qu’on lui prête. Une petite réconciliation avec la vie et avec son œuvre, où l’on se dit qu’au milieu du « moyen » surgit parfois le « vraiment bien », qui finit par justifier tout le reste.