Le dessinateur Alfred adapte ici un recueil de nouvelles de Roland Topor.
Au carrefour de deux rues parcourues par des rails de tramway (peut-être Paris, à cause de la raideur de pente des combles et la hauteur des cheminées de section rectangulaire), le Café Panique accueille des habitués, qui racontent leurs histoires personnelles, dans une atmosphère familiale et enfumée, où chacun respecte l'autre, quelle que puisse être sa bizarrerie.
Le côté familial de ce groupe est souligné par le pittoresque des surnoms dont chaque client se trouve affublé : Verre-en-Main, Cul-Sec, Tableau-Noir, Tue-Mouche, Goût-Bulgare, etc.
L'intérêt de cette série de tableaux est double :
* la variété de ton des anecdotes racontées par les clients : l'un rencontre un collectionneur de mensonges dans son immeuble, un autre monte en collier de faux calculs d'Einstein, une autre doit faire piquer son cactus qui dépérissait, et puis voici un intermède où l'herbe pousse drue dans le Café Panique, puis un autre client se fait voler une dent cariée par son dentiste qui y a trouvé de précieuses peintures rupestres en le soignant...
L'absurde, la poésie, la joyeuse incohérence que chacun accepte comme une simple vérité, donnent à ce petit délire un charme remarquable.
* le travail d'interprétation graphique d'Alfred. Les personnages, aux traits exagérés, ont souvent des trognes populaires qui les rend sympathiques. Plus caractéristique encore, les personnages sont délimités par un halo de couleur qui déborde régulièrement leurs formes, et qui peut constituer une extension de la couleur dominante du personnage (auréole liée à l'ivresse ?), mais aussi un contraste avec celle-ci. Les crayonnés oscillent entre l'approximation brouillonne des dessins de presse, et la ligne claire soigneusement purifiée de toute fioriture.
Parmi les procédés de narration graphique, citons le travail sur la couleur (l'anecdote peut être narrée en noir et blanc alors que la vie du Café est en couleur), l'insertion humoristique de visages tirés de véritables photographies de personnages réels, l'effacement des contours de vignette et l'apparition de tableaux pleine page lors des envolées oniriques, l'insertion de schémas enfantins, de regards exorbités réitérés en noir et blanc, et encore la réitération obstinée du même visage saisi sous le même angle...
Un travail plaisant, qui se termine par un hommage à Topor, trop tôt disparu.