D’habitude, une bande dessinée met beaucoup d’efforts dans ses premières cases pour accrocher le lecteur aux grands sujets de son histoire. C’est donc surprenant de voir Sophie Leullier initier son histoire en nous invitant à fermer son livre pour d’allumer notre téléphone, cette dernière ayant concocté une bande son associée. Même si finalement plutôt anecdotique au regard du roman graphique, cet exercice de cross-média est un point d’entrée suffisamment original pour ne pas en profiter.
La bande son de Ce que les corbeaux nous laissent est composée de 15 titres provenant d’univers différents : le jeu vidéo (Outer Wilds, LOL, God of War…), le cinéma (Spiderman, One Piece…) et la musique « libre » (Aurora, NF, Hozier…). L’objectif est donc de lancer la playlist en toile de fond et de poursuivre sa lecture. Ce sont des titres très variés, allant du folk au rock, chantés ou non, épiques ou nostalgiques. Même si je m’apprête à être très critique du résultat final je tiens à préciser que l’exercice méritait d’être tenté, rien que pour les atouts de mise en scène que cela aurait pu apporter, que c’est vraiment un rajout « bonus » et qu’on peut complètement l’ignorer et que je ne tiens pas rigueur de cela dans mon appréciation de l’œuvre.
La majorité des titres de la liste sont des œuvres connues qui ne sont pas forcément en lien avec l’univers. Par exemple The Prowler étonne et échoue à rester au second plan de notre lecture, voire nous en fais sortir. Le pire étant sans doute Hope de NF dont la cacophonie étouffe nos pensées. Mais même de manière générale, le lecteur se retrouve vite confronté à une vraie dissonance lectio-auditive : ses yeux esquissant un drame familial et ses oreilles appréhendant une fresque épique. Par exemple, la chanson Natural est beaucoup trop épique pour le moment où elle apparait (visite du village). La seule musique qui arrive à fonctionner correctement est sans doute la première qui marque vraiment la mise en scène et appuie la violence du décore dépeint…jusqu’à la page 11 où elle devient hors propos.
La bande dessinée à cela de différent du cinéma qu’elle n’est pas en mouvement, rendant la question du plan centrale. C’est d’ailleurs ce qui distingue les grands auteurs du médium : Kentarō Miura et ses plans d’horreur contemplative dans Berserk, le jeu de rythme de Minna Sundberg ou la mise en scène irréprochable de Yoann Kavege dans Fantasy. Il faut donc créer une bande son pour une histoire dont le lecteur décide du rythme. C’est compliqué. Vous allez très vite être déréglé et vous dire que cette musique aurait dû arriver 2 pages plus tôt ou 3 pages plus tard. Surtout que même pour un premier titre solo, Sophie Leullier a quand même mis la barre très haute du point de vue de la mise en scène (Dont voici une liste non exhaustive des pages incroyablement belles : 6-7, 22-23 36-37, 75-76, 99, 101, 110-111, 114) et ça augmente la variation de la durée de lecture car tout le monde ne va pas rester autant de temps à observer les détails. En clair je trouvais cette idée très intéressante sur le papier et rafraichissante, car tentant de développer les horizons du médium, mais peut-être trop ambitieux, surtout pour un premier jet solo dans le monde de la BD.
Si on se reconcentre sur la bande dessinée elle-même, il est assez amusant de voir que le lecteur subit quand même une forme de dissonance entre le début et la fin de l’histoire. Tout semble mis en place pour nous inviter à une fresque épique de vengeance qui amènera notre héros au fil des péripéties et des découvertes à accomplir sa quête, pourtant on ne va quasiment pas bouger spatialement. Cela crée un sentiment bizarre certes mais finalement assez proche de ce qu’on pourrait voir dans la vraie vie.
Pour un premier vrai projet solo, Sophie Leullier peut repartir avec les honneurs. La mise en scène a été évoquée précédemment et c’est quelque chose qu’on voit avant même d’ouvrir le livre avec ses pages de gardes qui séparent les personnages. Même le titre : « Ce que les corbeaux nous laissent » trouve une réflexion pertinente. On apprend en effet à la fin de l’histoire qu’il aurait dû être « Ce que les corbeaux nous prennent », mettant en valeur le fait que la formulation gardée se concentre sur les vivants et le deuil. La mise en scène autour de la case de bande dessinée également est réellement réfléchie comme un outil de rythme et mise en scène. La seule chose qu’on peut finalement reprocher au roman graphique est sa trop grande générosité dans ses thématiques. Il n’est pas évident de traiter en environ cent-cinquante page la question du deuil de deux personnages, de la vengeance, de l’alcoolisme, de l’amour comme rebond, de la place des viking dans la Normandie médiévale, de la place de la femme dans cette société, du fait de préférer un fils à l’autre ou de gérer les conflits familiaux. C’est beaucoup trop et certains sujets n’arrivent même pas à structurer le monde qui fait assez creux, car trop occupé à montrer ses personnages pour le développer. C’est notamment le cas de l’antagoniste qui a 3 scènes et qui fait un 180° idéologique de manière foutrement niaise, et même si le pardon ne lui est pas accordé, le fait que tout le monde s’en sorte sans être consumé par la douleur enlève beaucoup à l’aspect philosophique de l’œuvre. Le traitement d’Adalrik passe aussi un peu à la trappe, le montrant comme commun à Tarik et sa mère, il passe à côté du fait que les deux vivent un deuil différent et le fait que le fantôme intervienne sur lui est un peu étrange.
En conclusion, même si j’ai effectué une critique par la négative, sachez que j’aime beaucoup « Ce que les corbeaux nous laissent ». Il est un premier ouvrage solo d’une qualité notable et démontre un vrai talent de Sophie Leullier pour chercher à innover par la forme, au risque de se planter un peu. Il en résulte un livre plaisant, très bien structuré au niveau de sa mise en scène et très bien illustré, mais qui expose une histoire un peu trop compressée et un univers qui en souffre pour sa crédibilité. N’en reste pas moins un roman graphique solide qui n’attend pas que le corbeau lui laisse des miettes de fromage pour lui faire la cour.
« - C’est pour te venger que je fais tout ça, merde !!
- Non, c’est pour toi »