Dans ma tentative de trouver les mangas doux qui s'inscrivent dans un registre réaliste où il est question de relations interpersonnelles et de quotidien, j'ai trouvé ce tome 1. Ce manga comporte des éléments très intéressants, mais souffre de la répétition de ses séquences narratives.
Haru est une "otaku", soit une jeune femme qui consacre la vaste majorité de son temps à entretenir sa vive passion pour les univers manga et ce, au détriment de sa vie sociale. Pour elle, qui a une personnalité très introvertie, passer du temps seule et cultiver allègrement son univers de personnages fictifs ne lui semble pas problématique, c'est même très souvent les gens autour d'elle qui ne comprennent pas comment on peut mener ce genre de vie cloitré et solitaire. À certains égards, les otakus me rappellent nos "geeks" d'ici, ces gens très portés sur la technologie, qui aiment souvent des univers fictifs tels que Star Trek, Harry Potter ou l'univers de la bande dessiné en général, car le degré de jugement entourant ces communautés de gens est encore très présente. Haru vit donc les préjugés courant envers ce mode de vie qu'elle s'est choisie.
Il y a cependant un élément que je lui concède volontiers, concernant ses réticenses à entretenir davantage sa vie sociale est ce point est "la pression amoureuse". Les japonaises ne sont pas les seules à le vivre, mais il semble que dans leur culture, c'est particulièrement flagrant: Les femmes ne vivent que pour tomber amoureuses, comme l'a longtemps promu Disney, comme le promeut encore ces infectes Dark romances et autres atrocités relationnelles dans les romans, comme le promeut la culture machiste. En ce sens, quand elle parle avec d'autres femmes, Haru se fait poser toute sorte de questions indiscrètes par ses collègues, qui la presse de leur fournir ses impressions et ses plans en matière d'homme. Bechdel en soupirerait de découragement (et moi aussi).
C'est donc encore plus intéressant de voir Haru, qui vit maintenant avec un homme, vivre "autre chose" avec ce même homme. Ao n'est pas le typique bellâtre macho ou le héro de shonen type, sa fonction en tant que personnage est strictement platonique. Néanmoins, je pense que nous allons assister à la naissance d'une affection bien réelle, mais tendre plutôt que passionnel et ça, c'est novateur. Haru et Ao auront les mêmes bases qu'un duo d'amis, qui ne sont pas moins estimables que celles des couples, parce qu'elles sont les même. La seule chose qui distingue la relation amicale de la conjugale est la passion ( l'attrait sexuel, ce qu'on appelle souvent "coup de foudre"). Tout le reste ( L,essentiel, en fait), la confiance, le respect, la complicité, le partage, la comminication saine, le plaisir partagé, les projets communs, un certain degré de tendresse, sont communs aux deux types de relation. J'aime que le manga le mette en lumière de façon aussi évidente. Haru et Ao n'ont pas besoin d'être un couple, ce sont de bonnes colocs qui s'apportent de très belle choses et communiquent vraiment très bien. Bien sur, c'est très idéal comme situation, mais c'est le genre du manga, un peu "bonbon pour l'âme", qui explique ce traitement.
Ce qui a cependant été redondant est le volet nourriture. Les réactions aux différents aliments est toujours au plus haut degré de plaisir, ce qui manque de réalisme et devient même lassant. Les premiers bento que recoit Haru peuvent faire un effet extatique avec raisons, car elle ne buvait que des boissons énergétiques ( les implications nutritionnelle d'un tel régime sur sa santé donne froid dans le dos!). Pas surprenant de la voir dévorer de la nourriture maison avec autant d'enthousiasme. D'ailleurs, dans un monde où on consomme de plus en plus de nourriture usinée, l'attrait des repas maison devient le nouveau fantasme culinaire pour bien des japonais ( je me base sur la très récurrente présence de ces fantasmes de bento maisons dans bien des maisons). Enfin, je dois dire qu'ils sont effectivement jolis les bentos japonais, certains élevant ces boites-repas au rang d'oeuvres d'art.
L'idée de faire un trait d'union entre le relationnel et le nutritionnel est en soit pertinente. Cuisiner pour l'autre est un acte de partage qui demande de songer aux besoins de l'autre, ce qui engage l'empathie et la générosité. J'ai entendu de nombreux cuisiner parler de leur amour de la cuisine pour sa dimension de partage, comme le sont les autres formes d'arts. Il y a donc une réalité dans ce geste des deux personnages de faire des repas, qui illustre qu'il est assez facile de faire plaisir aux autres et que la cuisine elle-même est plus plaisante à réaliser quand on la fait pour autrui. Par contre, je n,aurais pas répéter cet aspect de l'historie aussi souvent, car encore une fois, on perd l'effet quand on répète la même séquence. Il serait logique de simplement utiliser la cuisine comme amorce relationnelle, puis donner à d'autres comportements le relais, car la relation doit évoluer. Elle ne peut pas rester strictement une correspondance alimentaire où toute émotion transite juste par les repas.
Je remarque que la cohabitation vient avec ses petits irritants, chacun.e ayant se habitudes et ses limites, mais j'aime qu'il arrivent à s'en parler simplement et clairement, plutôt que de laisser les choses s'envenimer. Ao est vraiment une personne accommodante et sensible, il a une façon à la fois ferme et polie de faire entendre ses demandes.
Un détail sur le volet émotionnel m'a un peu agacé aussi est l'hyper-excitation des personnages à chaque émotion. Il y a beaucoup de mains éventées, de sourires exagérés et d'exagérations faciales. Je pense que le manga gagnerait à aplanir cet aspect, car c'est épuisant de tenir un registre émotionnel aussi intense inutilement. Ça me rappelle ces shonen qui exagère la colère chez les personnages masculins - épuisant!
Côté stéréotype, si Haru est un stéréotype de l'otaku mignonne et introvertie, je n'avais pas encore eu l'opportunité de voir le profil d'Ao. C'est un garçon qui se travestie, répond aux pronoms masculins tout-de-même, mais ne semble connaitre aucune restrictions à vivre avec ses gouts pour les canons esthétiques traditionnellement féminins. J'aime beaucoup que cet aspect de son identité ne subisse aucune réaction notable, comme si ce n'était pas exceptionnel. C'est ce genre de traitement que j'espère voir pour tout un tas de diversités, cette normalisation d'un élément atypique traitée avec désinvolture. Après tout, ça ne devrait pas choquer qui que ce soit puisque c'est un choix de la personne pour elle-même, qui ne choque ni la décence ni la morale: on parle de vêtements, accessoires et de préférences, bon sang, les gens qui se permettent de juger ce genre de choix me semblent incapables de faire face à leur propres peurs internalisés qui les rend si impertinents et jugeant. Bref.
Côté graphique, c'est joli, la bouffe est fabuleuse comme d'habitude ( les mangakas sont forts en bouffe) et les personnages sont mignons comme le veut le style shojo. J'ai cependant remarqué que certaines bulles sont mal placées, ce qui peut être confu quand à savoir qui s'exprimer dans cette bulle.
Donc, il y a du potentiel, définitivement. Il faudra faire attention aux répétitions et aux bulles. Je le mentionne, mais il y a beaucoup de descriptions alimentaires, comme certains mangas orientés sur la cuisine, un peu à la façon de "L'amour est au menu".
Une petite douceur qui se savoir comme une petite salade de fruits.
Pour un lectorat adulte ( qui peut convenir aux ados).