Ce gros tome unique, publiée une première fois en 1972, propose dix histoires avec pour protagonistes des prostituées japonaises, racontée par une habituée du métier, Naomi. Cette femme raconte avec une grande douceur des tranche-de-vies de ces femmes qu'on a vendues et qui ne s'appartenaient donc plus, à des gens de passage chez elle.
Plus j'en apprend sur l'histoire du "plus vieux métier du monde", et plus je me rend compte qu'on en sait en réalité très peu, même si tous le monde méprise allègrement les gens qui en vivent. Comme bien des femmes au quatre coins du monde, les japonaises de ce manga n'ont pas choisi cette voie d'elle-même, elles ont été contraintes d'en vivre. Tout certaines geishas, elles sont vendues par leur famille appauvries. Je me demande si des garçons ont subit le même sort...Quoiqu'il en soit, dans l'ère Taishô, les quartiers des plaisirs étaient remplie de filles vendues, et donc, avec de lourdes dettes sur la tête. Confinées à leur quartier, souvent confinées même à leur bâtiment. "Les fantômes du faubourg" n'avaient donc pas le droit de vivre dans "le vrai monde". Leur univers était donc restreint à vivre en vase-clos. C'est dans leur intimité que nous nous retrouvons, sous la narration de Naomi. Enjeux corporels, routine épuisante, espoirs retrouvés ou perdus, rachat de leur dette, dangers pour leur santé mentale, rares petits bonheurs trouvés ça et là, c'est une incursion à la fois tendre et confrontante dans un univers de femmes rarement représenté.
Naomi a également une certaine adresse en matière de message, car c'est par le biais de ses confidences qu'elle influence les autres personnages sur un aspect précis. Pour certains, il s'agit de leur faire part d'une réalité qu'il ont du mal à traiter. Pour d'autres, c'est un message direct, comme pour ces trois jeunes hommes des années 70 qui ne voyaient pas d'inconvénients à prendre des filles de force ou cette jeune femme qui voyait dans la prostitution un moyen amusant et facile de faire de l'argent. Il y a donc souvent une leçon ou un constat derrière chaque histoire. Certaines sont tristes et s'ancrent dans une réalité d'esclavage sexuel, alors que d'autres s'ouvrent sur l'empathie, la compassion et même la solidarité. Tout n'est pas blanc ou noir, bien ou mal.
Attention, il y aura quelques petits divulgâches.
Certains aspects m'ont surpris, notamment cette façon des femmes d'être elles-aussi très liée à l'honneur. Pour certaines, ne pas combler un client ou être rejetée engendre un sentiment de honte. Il y a eu également cet homme qui étaient outré de la façon des hommes de traiter les prostituées avec mépris et violence et que les prostituées elles-même ont taxé de "naïf". Je pense que ce qui est le plus choquant dans tout cela est la quasi absence de considération pour elles-même, comme si elles n'étaient pas de "vraies" femmes, dans un Japon où les femmes ne sont déjà pas grand chose. On les gifle souvent avec violence, on a des préjugés envers elles et ont les traites même de "marchandise précieuse", notamment par la maquerelle, celle qui achète et supervise les "femmes du faubourg", les prostituées. Les Geishas également ont souvent du mépris pour ces femmes, alors que les Geishas aussi sont "vendues" sur un marché quand vient le temps de les dévierger. Il y a un grand nombre de paradoxes dans ce manga, puisqu'il semble y en avoir beaucoup dans ce Japon d'alors.
Un autre aspect qui m'a étonné est le côté "cru" de l'acte sexuel. Pour beaucoup de ces femmes, ça se limite très souvent à la pénétration vaginale, mais rien d'autre. Toutes n'offrent pas le reste de leur anatomie, et l'une d'elle a même expliqué qu'il ne faudra pas "salir les parties encore pures" de son corps. Cette idée de la souillure est omniprésente et explique sans doute une part du manque de considération des japonais pour ces femmes, clients inclus. Il n'y a donc pas ce côté fantasmant et érotique qu'on peut prêter à la prostitution. Au contraire, les hommes sont souvent limités à quelques minutes d'acte sexuel très limité sur le corps, après avoir patienté dans le couloir et sous les draps. C'est donc très sommaire, pour nombre d'entre eux. Quand aux femmes, le rythme de changement de client est marqué aux heures par des coups de bois et elles peuvent en faire une douzaine de suite. Tout cela a quelque chose de très mécanique et impersonnel. Pour la petite histoire, Naomi explique que les prostituées pouvaient se garder un "préféré" pour la fin de leur soirée, où elles pouvaient s'endormir avec lui après l'acte.
Le Japon a criminalisé la prostitution organisée en 1956 et criminalisé la prostitution en 1957. Naomi ne peut donc plus légalement pratiquer son métier et c'est à ce nouvel état des choses que font référence les trois jeunes hommes sexuellement frustrés qui pensent que "C'était mieux avant" [ quand la prostitution était légale].
Côté graphisme, on est dans quelque chose de plus réaliste, sans tout ces altérations morphologiques que je vois souvent dans les autres mangas, surtout les yeux immenses et les corps beaucoup trop longs. Ici, les personnages sont réalistes, variés, les décors également. Certains passages sont très hachurés pour avoir de forts contrastes d'ombre-lumière, et correspondent presque tous aux séquences de Naomi. Quand on entre dans ses récits, les hachures sont restreintes, le dessin devient plus net, avec des chevelures pleines en noir et peu de jeux de lumière. À certains moments, je trouvais même qu'on était pas loin du style européen. Pour les scènes sexuellement explicites, on a surtout des plans sur les corps dénudés, des seins exposés , mais on reste dans un traitement relativement pudique avec des plans surtout sur les visages et beaucoup d'éléments suggestifs . Ce n'est pas du porno, après tout. J'ai personnellement beaucoup apprécié le graphisme.
En somme, c'est un livre très intéressant, émouvant par bien des aspects, où il n'est pas question de prendre position sur la question de la prostitution que de livrer le vécu de femmes dont on ne veut pas parler, en raison de leur métier et de l'image qu'on s'en fait, même si, on peut aisément être empathique pour ces femmes qui n'ont pas choisi leur destin. Je mentionne également qu'il y a toute sorte d'éléments historiques et culturels tout aussi intéressant dans ce manga.
Pour un lectorat adulte.