« Crisis on Infinite Earths », c’est le grand ménage de printemps de DC raconté comme une fin du monde permanente. À la base, ce n’est pas juste un cross-over surboosté, c’est un chantier éditorial déguisé en épopée cosmique : Wolfman et Pérez ont pour mission de prendre cinquante ans de continuité, de Terres parallèles et de contradictions, et de tout faire rentrer dans un seul univers plus « simple » pour les nouveaux lecteurs. Le pitch tient en une phrase – l’Anti-Monitor veut bouffer le multivers, le Monitor réunit des héros de toutes les époques pour l’en empêcher – mais chaque épisode ressemble à une visite guidée à travers le musée DC, du Golden Age au présent, avec en prime l’idée que beaucoup de ces mondes sont condamnés, quoi qu’il arrive.
Là où la série fonctionne vraiment, c’est quand elle assume son côté tragédie super-héroïque. Wolfman fait de la fin du multivers un deuil à grande échelle. Paria, condamné à assister à la mort de chaque monde, Harbinger, manipulée pour frapper ceux qu’elle protège, Psycho-Pirate, addict aux émotions, tous incarnent une manière différente de ne pas supporter ce qui se passe. Les morts emblématiques – Supergirl, Barry Allen – ne sont pas traitées comme de simples coups de théâtre, mais comme des points de bascule. La fameuse couverture avec Superman portant le corps de Kara a beau avoir été mille fois reprise, dans le contexte de la série elle garde une vraie puissance mélodramatique, et le sacrifice de Barry laisse une cicatrice durable dans l’univers DC.
En même temps, « Crisis » a un gros problème de lecteur idéal. Pour ressentir vraiment l’impact de tout ce qui s’y joue, il faut déjà être un peu historien de la maison. Wolfman se comporte souvent comme si la seule longévité des personnages suffisait à créer de l’émotion. Résultat, une partie des séquences « dramatiques » se réduit à une avalanche de caméos : des groupes de héros débarquent, prennent la pose, lâchent deux répliques, repartent dans la vague d’anti-matière. L’hommage à toute la mythologie DC finit par tourner au catalogue, et si tu n’as pas grandi avec Earth-X ou les héros oubliés qui peuplent ces pages, tu risques de rester à distance, impressionné par la masse mais pas toujours touché.
Le style de Wolfman accuse aussi son âge. On est en plein comics eighties, avec des bulles de narration omniprésentes, des dialogues qui sur-expliquent ce que les dessins montrent déjà et une emphase constante. Par moments, cette grandiloquence fonctionne et donne au récit un côté opéra cosmique, presque biblique, où chaque réplique sonne comme un verset récité à la hâte avant l’apocalypse. À d’autres, elle plombe l’intrigue, déjà compliquée par les voyages temporels, les réalités alternatives et les retournements cosmiques en cascade. On comprend toujours l’axe général – l’univers se meurt, les héros se battent, on va vers une Terre unifiée – mais certains épisodes donnent l’impression de lire les notes de service d’un éditorial meeting mis en scène à coups de foudre violette et de monologues tragiques.
Face à ça, George Pérez fait des miracles. Ses planches sont des fresques surchargées mais lisibles, bourrées de personnages minuscules que l’on s’amuse presque à cocher mentalement comme sur un album Panini. Il est l’un des rares dessinateurs capables de mettre cinquante héros dans une case sans que l’œil ne se perde complètement. Quand l’histoire exige de ralentir, il sait aussi se concentrer sur un geste, un visage, un corps brisé, et c’est là que la série respire. On peut reprocher à l’ensemble d’être visuellement étouffant, mais la virtuosité est indéniable et participe beaucoup au statut « mythique » de l’event.
Ce qui rend « Crisis » encore intéressant aujourd’hui, au-delà de son importance historique, c’est sa façon de transformer la continuité en thème et pas seulement en problème technique. La destruction du multivers est une métaphore assez transparente du grand ménage éditorial, mais le récit ne se contente pas de cliquer sur « reset » : il met en scène le conflit entre la nostalgie des anciens mondes et la nécessité d’avancer. Les héros se battent pour préserver des réalités que le lecteur sait condamnées par décision d’éditeur, et cette tension donne à la série un côté méta avant l’heure. On y lit autant un commentaire sur la manière dont on fabrique les univers de super-héros qu’une histoire « classique » de sauvetage cosmique.
Au final, « Crisis on Infinite Earths » reste un monument autant qu’un pavé. C’est une lecture parfois laborieuse, verbeuse, saturée de personnages, mais traversée de moments de grâce qui ont redéfini le paysage DC pendant des années. Ce n’est pas le récit le plus fluide ni le plus accueillant pour un nouveau venu, mais pour un lecteur bdphile, c’est une pièce maîtresse à connaître, ne serait-ce que pour comprendre pourquoi on parle encore de « pré-Crisis » et de « post-Crisis » comme de deux ères distinctes. On en ressort peut-être épuisé, pas forcément émerveillé de bout en bout, mais avec la sensation d’avoir assisté à quelque chose de réellement démesuré, à mi-chemin entre l’accident industriel et l’opéra funèbre pour tout un multivers.