A force d'explorer un genre qui nous est méconnu, on laisse les surprises chasser les surprises. Je pensais naïvement que dans les monts de la BD super héroïque, Alan Moore et J.H. Williams avaient atteint l'Everest de l'exploration du potentiel du medium avec la série Promethea.

Je parle bien du potentiel graphique, du jeu avec le style lui-même, de la facétie avec laquelle on peut briser non pas le 4e mur, mais bien tous les murs de la maison et les manières d'occuper la page par le contenu visuel. C'est cette profusion rococo, cette générosité débordant largement du cadre des cases qui m'avaient aussi soufflé dans le premier segment de l'œuvre collective Wonder Woman Historia : The Amazons.

Le véritable tourbillon créatif de David Mack sur les origines d'Echo est bien la preuve qu'il ne faut pas se figurer la création visuelle du 9e art comme des sommets à conquérir, mais bien attendre plein d'espoir qui saura aller plus loin sans trahir le livre lui-même (c'est à dire sans foutre complètement en l'air le récit, l'ambiance, les codes du genre super héroïque...).


Et là soyez prêts, car tout y passe : collages, crayonnés, aquarelle, superpositions, photos, extraits de documents, fac-similés, palimpsestes, découpages, tâches de peintures, tâches de café, encadrements, textes à l'envers, textes déstructurés, textes en lettres de jeu...

Du chaos naît la grâce. Dans ce foutoir aberrant, tout a du sens, tout a une valeur, tout est style et tout est indispensable à la fois. C'est absolument ainsi qu'il fallait raconter cette histoire (ce qui est faux, comme on le sait toujours en y songeant; mais ce qui indubitablement vrai quand la forme épouse si bien le fond).


Car ce n'est pas un hold-up de l'histoire par la faconde, comme on pourrait le craindre. C'est bel et bien une véritable origin story dont le genre est friand, exigeante, poisseuse parfois, lumineuse souvent, sacrifiant à la tradition des apparitions de figures iconiques de Marvel. Figures réinventées pour s'immerger dans cet écrin nouveau, mais sans jamais être trahies ni modifiées. On a même droit au cameo d'une légende de la mythologie Comics (parfaitement justifiée dans son contexte, idée admirablement trouvée) et son combat contre l'héroïne. A l'instant où l'on se demande pourquoi, cette rencontre devient alors une clé du récit et donne lieu à une émouvante déclaration du personnage.


Oui, nous semblons bien en territoire connu; mais les récits autour des origines du père d'Echo puis l'invraisemblable profusion de trouvailles visuelles pour les conter et leur rendre hommage nous élève loin au-dessus de nos repères de lecteurs de comics.


Mais il ne faut pas craindre que ce spectacle fasse de l'ombre au cœur battant de l'ouvrage, soit l'histoire intime et les bouleversements intérieurs d'une héroïne à la croisée des chemins, face au doute pour sa mission et songeant à l'amour perdu. Echo livre son combat contre ses désillusions, s'oblige à aller de l'autre côté de son âme. Elle ne sera pas sa propre victime, elle ne sombrera pas devant sa culpabilité pour ses faiblesses qui lui ont fait croire à la bienveillance du parrain qui ne souhaitait que la violence de ses talents.

Elle ne souffrira pas sa cruelle méconnaissance du monde sonore autour d'elle, dont elle ne perçoit que les vibrations. Elle n'en gardera que ses questions, curieuse du bruit de chaque chose, même de celles qui n'en font pas (donnant lieu à de très belles questions de l'enfant, puis de la femme qui continue littéralement à les écrire au crayon dans les marges des pages de ses aventures). Echo accepte, Echo encaisse, Echo avance.


Le portrait est subtile et sensible. Il donne toutes ses lettres de noblesse à un personnage encore récent du panthéon entourant Daredevil. Et si finalement l'homme sans peur n'a qu'un lointain rôle dans cet ouvrage, consacrer ce cahier d'artiste à une personne proche de l'âme torturée dont le destin a connu lui aussi notamment l'expérimentation graphique sous le trait d'Alex Maleev (sous la plume de Brian M. Bendis) tombe définitivement sous le sens.


Je dois avouer que j'imaginais davantage trouver une telle surprise et un tel chef d'œuvre chez la Distinguée Concurrence, plus coutumière du fait à mon sens, et j'ai d'abord ouvert cette BD sans y croire. J'ai adoré me tromper.

Oneiro
8
Écrit par

Créée

le 18 mars 2026

Modifiée

le 18 mars 2026

Critique lue 10 fois

Oneiro

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