Format entre l’album d’art et le fumetto horizontal, dessins expressionnistes et colorés à l'aquarelle qui alternent avec des noirs et blancs précis et cinématographiques, un univers qui suinte l'Amérique précaire et industrielle, le tout écrit par deux Français : Elena Usdin et son fils Joseph "Boni" : Detroit Roma est une étrange BD de prime abord.
Exigeant au début parce que la narration semble confuse, on passe d’un personnage, d’une période, d’un lieu à l’autre, sans hiérarchie et sans comprendre qui est qui. On lit un carnet de souvenirs plus qu'une histoire linéaire.
Un café en feu ? Un motel forcément kitsch et aux couleurs bariolées ? La mort de sa mère ? La narratrice et protagoniste Becky ne sait pas où commencer son récit, et pour cause, sa mémoire associe chaque jour à ses itérations d’année antérieures. Ses souvenirs s’associent et se mélangent, et c’est ainsi qu’elle va raconter son histoire et on ne comprendra vraiment les enjeux que progressivement.
Sauf que Detroit Roma ne prend jamais le lecteur par la main en expliquant son langage graphique ou sa narration. Tout prend sens progressivement, on recolle les morceaux après une longue exposition presque muette. Les auteurs veulent d’abord nous emmener dans un road trip mélancolique et nostalgique dans une Amérique d’Épinal, mais rouillée.
Comme cet égrenage de films cultes qui passent en boucle dans une chambre, parce que la mère de Summer a fui la réalité depuis longtemps et s’est réfugiée dans un visionnage constant des classiques d’un âge d’or révolu, verre de whisky à la main. Detroit Roma est poseur et un peu démonstratif, mais les auteurs parviennent à donner de la substance, progressivement.
Oui, on n’échappera pas à une attaque en règle de l’Amérique trumpiste, pro-armes, raciste, homophobe, sexiste et d’un goût douteux. Les vieux mâles dégoutants qui mêlent capitalisme jusqu’au-boutiste et violences sexuelles. Les pauvres qui subissent la dégradation de leur ville, l’empoisonnement de leur eau, l’accumulation des poubelles. Tout un contexte pour raconter au fond une tragédie familiale à la progression fine.
Et toute cette misère n’est pas montrée avec un pathos forcé ou de manière photoréaliste, ou même exacte en termes de proportions. On perçoit souvent les gens, les couleurs, les formes, comme les perçoivent les personnages, pris dans leurs émotions. Une mère déversant tous ses sempiternels reproches à sa fille se verra grandir de « case » en « case » jusqu’à devenir géante.
Enfin, la BD est d’une inventivité formelle très riche, et rappelle l’utilisation des couleurs ou le découpage des planches de Brecht Evens, mais avec bien plus de précision dans les contours dessinés, tout en ayant la même inclinaison pour les compositions de pages très géométriques (un peu de Chris Ware également). J’ai aussi noté de superbes planches n&b où les lignes blanches de séparation des cases deviennent des éléments esthétiques d’une planche globale. Et un excellent usage des doubles pages, souvent muettes et qui se répondent intelligemment.
Alors oui, Detroit Roma cherche la distinction par rapport aux autres BD. L’objet est beau, atypique, se veut visuellement un peu avant-gardiste et rend sans doute hommage à Paris Texas de Wim Wenders pour son titre. Bref, ça pourrait être franchement agaçant de prétention, mais l’exécution se révèle si fluide, l’intrigue se referme en ayant tout englobé, (mais sans résolution forcée) et les panoramas de diners, stations-essence ou motels de Detroit aux couleurs aquarelle fluo délavées resteront encore longtemps imprimées dans ma mémoire.