Watchmen était un coup d'éclair tonitruant dans le paysage des comics. La fin du Bronze Age en parallèle d'un Crisis of Infinite Earth qui remettait la distinguée concurrence sur de nouveaux rails, le regard tourné vers la modernité et la fin définitive de la naïveté des comics. 30 ans plus tard, Doomsday Clock est une réponse - une parmi d'autres certes - mais peut-être la plus authentique à ce double événement.
Suite de Watchmen, fière d'un héritage de 80 ans de comics, synthèse de toutes les périodes de DC, explication définitive au mystère des News 52 et de la période Rebirth. Doomsday Clock est tout cela, et en même temps bien davantage. Dans cette fresque, deux mondes se font face, deux visions des comics. D'un côté, l'espoir, un monde coloré où les héros sont nombreux, où mêmes les civils font ce qui est juste, où l'honneur et la justice ont leurs hérauts, un espoir incarné par le premier et le plus grand des héros : Superman. De l'autre, le cynisme et la noirceur d'un Watchmen qui nous rappelle bien trop la froideur de notre propre monde. Et cette réalité n'a qu'un seul méta-humain authentique, un dieu quasiment dépressif, le Dr Manhattan. Et si Doomsday Clock nous raconte comment cet être si puissant a exploré l'univers DC, a compris sa nature profonde et choisi de l'influencer à sa manière, force est de constater que c'est le désespoir même de son propre univers qui suinte à grandes eaux à travers les pages du comics.
Course contre-la-montre contre l'horloge de l'apocalypse, bataille morale et sociétal plus que martial, il s'agit pour tout une terre de convaincre Manhattan que l'espoir a un sens, que les héros ont une raison d'être, que le monde peut être meilleur demain, que demain mérite d'exister. Le tout en parallèle d'une Terre qui sombre dans la paranoïa de la "théorie des Supermen", qui s'enfonce dans une poudrière géopolitique qui en 2026 sonne encore plus juste qu'à l'époque de publication de Doomsday Clock, de villes qui s'embrasent, un emballement auto-entretenu vers le chaos qui ne demande que quelques coups de pouces de génies du crime.
Au milieu du chaos, Doomsday Clock est en même temps une magnifique suite à Watchmen et un event magistral pour DC. Suite car, bien évidemment, nous découvrons ce qu'il advient des héros de ce chef d'œuvre d'Alan Moore, ce qu'il advient de leur monde, nous les suivons dans cette nouvelle aventure tout en explorant le passé et la psychologie des nouveaux protagonistes issues de cette réalité (le nouveau Rorschach, Marionette et Mime qui sont des ajouts originaux et très réussis de Geoff Johns). C'est aussi une suite sur la forme, avec une qualité graphique et narrative tout à fait digne du Watchmen originel. Les planches en gaufrier, la narration décousue à travers le temps, certains chapitres remplies de flashbacks pour expliquer le passé des héros, l'importance de la fiction mise en abyme avec le personnage magnifique de l'acteur Nathaniel Dusk / Carver Colman - trouvaille incroyable comme contre-point humain à une histoire si marqué par les super costumes. Geoff Johns et Gary Frank se sont pleinement immergés dans Watchmen et ont su être la hauteur de la tâche herculéenne d'en donner une suite réussie.
Doomsday Clock est aussi une des meilleurs "crisis" de l'univers DC Comics. Déjà car elle n'a pas besoin de sortir du chapeau un ennemi cataclysmique et une explication foireuse aux changements de continuité. Il y a le Dr Manhattan qui a modifié la réalité à la création des News 52, davantage un mécanisme scénaristique qu'un antagoniste, et il y a une société moderne qui s'avance d'elle-même vers la destruction. Au milieu, nous avons des adversaires plus classiques, qui chacun à leur manière rajoute de la tension dans cette poudrière : Black Adam souverain du Kahndaq qui se présente comme un chef de file des sur-humains oppressés ou militarisés ; Lex Luthor qui encourage le monde tant dans la paranoïa de la théorie des Supermen que dans la militarisation des super-pouvoirs à travers les campagnes de dépistage forcés du métagène ; Ozymandias qui dans sa folie d'avoir échoué à sauver un monde cherche soi-disant à en sauver deux tandis qu'il ne recule devant aucun dommage collatéral ; et dans une moindre mesure un Joker qui au passage cherche à s'amuser.
Si l'apothéose de cette fresque peut dans une certaine mesure paraître un peu simple, dans un pur style deus ex machina, la portée symbolique qui s'étend sur ces derniers chapitres, un épilogue si poétique me conquit à titre personnel.
Ode au passé, lucide sur le présent, optimiste sur l'avenir, Doomsday Clock a tout d'un grand comics et mon grand regret est que son éditeur n'en ait pas vraiment eu conscience, choisissant de miser sur un autre cheval. En effet, alors même qu'elle n'était pas fini d'être publié, cette crisis était déjà balayée sous le tapis au profit des intrigues infiniment moins intéressantes de Scott Snyder sur Metal.
It begins with a child...