C’est pourtant vrai qu’il y a un angle mort géographique gros de plusieurs milliers de kilomètres de circonférence dès lors où on aborde les affres du deuxième conflit mondial sur le territoire européen. Y’en a guère que pour les théâtres d’opération français et russe dans l’imaginaire collectif ; c’est évidemment oublier que la Yougoslavie se sera émancipée de la conquête allemande par ses seules forces (ainsi qu’avec les lourds appuis du Royaume-Uni et de l’Armée Rouge), quand Staline était constamment renfloué par Roosevelt et que la France… se sera gentiment drapée dans le mythe gaulliste pour ne pas avoir à admettre des indiscrétions pudiques.
Fleur de Pierre, dès ses premières pages, se complaît exclusivement dans l’art graphique, soucieux, par le déballage de ces merveilles de paysages, de nous en mettre plein la vue. Le style se définit plus simplement après cette entrée en matière, ce qui n’ôte rien aux esquisses. Étant partisan d’une forme de minimalisme, j’apprécie ici que l’auteur ait su donner forme à ses créations sans coup de crayon futile ou fainéantise dans leur conception. La simplicité enfantine, proche de ce qu’accomplissait Tezuka, s’harmonise ici au beau sans virer à l’étincelant qui ne serait alors que pompeux. J’ai apprécié le dessin de Fleur de Pierre car il avait du style, du caractère et ne forçait jamais ses scènes pour nous impressionner, capable ainsi de conjuguer la légèreté à ce que supposent les accès de guerre dont il sera question.
Ce n’est pas pour autant que la scénographie est en reste, l’usage des ombres, des éléments du décor, le choix des plans, tout ça rythme un récit prenant dans lequel on se sent happé sans qu’il ne soit besoin de tous tirer par le bras. Il y a une maestria silencieuse dans ce que nous offre le dessin, j’y ai été en tout cas particulièrement réceptif.
Si la contextualisation – car l’Histoire n’est pas partie de 1941 – est franchement balourde, à nous rapporter en un chapitre de dialogues artificiels ce qu’il en est de la situation politique et historique du pays, ce n’est que pour expédier une nécessité encombrante et entrer aussitôt dans le vif du sujet. Fleur de Pierre a l’intelligence de nous raconter une fiction dans l’Histoire plutôt que de vouloir trop avoir à nous raconter l’Histoire en elle-même. Les personnages et leur périple aura la part belle dans un contexte ma foi intéressant pour ce que la Yougoslavie et ses particularités ont d’intéressantes et d’inconnues
Eeeeeeet, naturellement, nous tombons sur ce sempiternel écueil dont j’espérais qu’on nous en préserva : les Allemands sont méchants.
« Josselin, on se doute où vont tes sympathies, mais les victimes civiles du conflit dans les balkans ne sont pas mortes de crises cardiaques »
C’est entendu, mais chaque soldat ici est présenté comme étant cruel, butor, brutal, excessivement arrogant, monstrueux pour la seule finalité de l’être et cela, en toute occasion. Pas besoin de grossir le trait pour mesurer à quel point une invasion armée puisse avoir quelque chose de terrible pour qui en fait les frais onéreux. On rappellera, à toutes fins utiles, qu’en quatre années d’occupation en France, le nombre de femmes violées pas des soldats allemands était nettement inférieur à celui de civiles violées en Normandie par des Américains à la « Libération ».
L’invasion allemande en Yougoslavie occasionna 140 000 morts, soit le même bilan humain que durant les événements yougoslaves advenus dès 1991. Ça n’a pas été la désastreuse hécatombe de chaque instant que nous cherchons ici à mettre en lumière à la lampe de poche.
Du reste, j’aurais toujours un sourire mesquin au coin des lèvres chaque fois que je verrai un Japonais déblatérer sur les atrocités commises par les Allemands, ceux-ci omettant toujours très pudiquement de nous parler des événements du Tonkin advenus durant cette même période historique. « Ahem », n’est-ce pas ?
De même, la mention des chambres à gaz dont on nous assure qu’elles entrent dans le plan du Führer. Je serais curieux d’avoir accès à ce plan. Raul Hilberg, pourtant très érudit des événements relatifs aux camps de concentration pour avoir fondé des études approfondies à ce sujet, avait écrit, dans son ouvrage de référence « L’Extermination des juifs d’Europe » :
« [...] cette extermination s'était faite d'elle-même, sans aucun ordre ni plan, mais par "une incroyable rencontre des esprits, une transmission de pensée consensuelle" au sein de la bureaucratie allemande. »
Ah oui, les Allemands voulaient dominer le monde, aussi. Faudrait quand même un jour ouvrir quelques bouquins en dehors de ce que prescrivent les « Gardiens de la mémoire », qui la gardent de si près qu’ils l’ont verrouillée à clé. Ce qui promettait d’être un récit intelligent et bien conduit donne lieu à une foire de lieux-communs risibles ne répondant à l’histoire que par fantasmes. Disons-le, en se piquant de sérieux, le rendu est à peine moins stupide que ce qu’on pouvait lire avec Neun.
Écueils toujours, l’officier allemand à la tête du camp de concentration est – comme tous les autres Allemands me direz-vous – un sociopathe sans scrupule qui pioche dans le vivier de femmes pour profiter d’elles. Avec une fille de quatorze ans, en plus, car on n’est jamais trop Allemand (méchant). La liste de Schindler avait instauré un précédent avec son histoire. L’inconvénient étant pour ces auteurs que cela n’advenait pas. L’armée allemande était soumise à une discipline de fer et il ne faisait pas bon commettre ce genre d’écarts. Les officiers n’avaient pas de droit de cuissage informel ou de permis de tuer les prisonniers et devaient faire face à de lourdes représailles en cas de manquement. Goering appliquait aux effectifs de la Luftwaffe une peine de mort systématique dès lors où un viol était rapporté, nonobstant la race ou la provenance de la victime.
Ah mais non, pardon, je m’éconduis… ils étaient démoniaques et maléfiques et se permettaient tout à condition que ce soit le plus atroce possible. C’est bon m’sieur J’peux avoir 20/20 à mon devoir d’Histoire, dites ? Promis, je dirai pas que le nombre de victimes civiles était supérieur parmi les pays des forces de l’Axe et que c’est nous, les bons démocrates, qu’on est les gentils.
C’est usant de sentir qu’un auteur, pensant se prendre au sérieux, prenne son lectorat pour de si parfaits imbéciles. L’occupation du territoire ne suffit pas, il faut qu’ils aient absolument TOUS les travers.
Vous saurez aussi que les communistes étaient tous beaux, droits, rigoureux et vertueux. Comment ? Que dites vous là ? Les titistes qui négociaient en secret avec les Allemands en s’engageant à ne pas attaquer la Wehrmacht si celle-ci s’en prenait aux royalistes ? Allons. Enfin ! Voyons ! Basses considérations que celles-ci, prenons le parti de l’évacuer de l’intrigue.
Comme s’il fallait une gangrène sur la plaie, voilà que survient la trame du « En fait, je suis ton cousin issu de l’union de ta tante et….. d’un soldat allemand ». J’ai compris à cet instant, bien que je m’en doutais, que Hisashi Sakaguchi avait clairement renoncé à pouvoir être seulement pris au sérieux. Son trait puisé dans l’encre de Tezuka, j’ai bien compris qu’il l’avait mis à contribution pour nous faire une redite des 3 Adolf. N’en jetez plus, pas besoin d’en rajouter, j’ai compris.
J’ai compris, à m’infliger ce filet d’eau tiède puisé dans une flaque rancie, que l’auteur mimait la contenance pour mieux dissimuler qu’il était un cuistre. L’habit aura fait le moine d’ici à ce qu’on s’aperçut qu’il n’avait pas la tonsure et qu’il était la bite à l’air sous sa robe. Le regret n’en est que plus cuisant dès lors où on tient compte de l’absence des balkans dans les fictions historiques, injustement boudés en dépit de la richesse insoupçonnée de sa culture et de sa tumultueuse histoire. Mais j’oubliais que l’Histoire commençait en 1945 et que les seules chroniques valables étaient écrites par des mains douces et démocratiques. La véracité perd de ses atouts ; la crédibilité de ce qu’on lit tout autant.