Lors des dernières Utopiales, je me balade dans le fameusement achalandé coin librairie. Tradition annuelle : choper quelques livres SF à me lire d'ici la prochaine édition, et faire un p'tit cadeau à ma chérie, disons une bande-dessinée. Mon regard se porte sur l'intégrale de Grocery, signée d'un certain Singelin. Le trait mignon mais racé, presque photoréaliste et découpé avec un sens de la perspective supérieur m'évoquerait presque une version franco-belge moderne de ce que propose Asano avec PunPun, avec quelque chose du savoir-dessiner d'un Taiyou Matsumoto en prime. L'intégrale trône sur notre bibliothèque, mais j'attends patiemment que ma dulcinée le lise pour m'y plonger, c'est le deal. Après ces acquisitions, on scrute le programme : le grand amphithéâtre de la cité des Congrès propose un programme alléchant, un match IA vs dessinateur de bd. Coïncidence, il s'agit du même Singelin, sommé de dessiner en quelques minutes, sur la base d'un prompt, un court descriptif envoyé par un spectateur présent dans la salle. L'IA, entraînée à raison, sort des dessins mimant tout à fait le style, mais se plante ici ou là, peinant à capter certains concepts (ça va du petit défaut cosmétique du bras en trop ou d'un défaut dans l'arrière-plan, à l'incapacité de figurer que Superman sous-entend humanoïde lorsqu'il s'agit qu'il soit en même temps un chat). Séquence ludique et édifiante, que ce match qu'on sait, à terme, perdu d'avance par l'homme, face à la machine. Et Singelin, dont je capte que c'est le même dont j'attends, dans mes résas médiathèques, Frontier, de causer de son goût par la SF, le manga, le jeu vidéo, égrainant de sympathiques réflexions nuancées sur l'apport technique possible de la technologie.
Frontier en besace (toute cette intro inutile pour ça, oui), j'avais d'assez fortes attentes quant à cette bédé, à l'heure actuelle quand même classée n°2 de 2023 ici. Et si sa lecture s'avère plaisante, le graphisme mignon mi-chiadé aidant, je peine à y trouver autre chose que le plaisir qu'a pris son auteur a créer son petit monde. Les trois personnages, quand bien même se voudraient-ils comme des détournements d'archétype (une scientifique consciencieuse plutôt agée au nom coréen, un mineur né dans l'espace un peu massade, puis une mercenaire bad-ass désormais dotée d'une conscience écolo), ils demeurent en surface, ne s'extirpent pas suffisamment de codes juvéniles. La critique du système capitaliste cyber-espace-punk demeure assez simple, et les quelques idées neuves restent à peine effleurées (quid des expériences sur animaux dans l'espace, profitant - belle idée-, du recyclage des déchets, bien mieux traités il y a 25 ans par le manga Planètes). Quelques réflexions adultes (l'inertie qui nous fait accepter un situation pro merdique, par exemple) se retrouvent malaxées à la sauce baston (bien découpé mais) ou aventure (l'occasion de voir de beaux paysages mais), donnant un goût de trop peu, malgré le caractère pourtant massif de l'ouvrage. Par ailleurs, les dialogues, supposément subtils et peu explicatifs dixit l'intéressé, s'avèrent pourtant correspondre à ce dernier écueil. Review dure, mais déçue par de trop fortes attentes, sans doute.