Les Bisounours en apesanteur

La qualité graphique constitue indéniablement le point fort de ce roman graphique, avec des dessins maîtrisés et une belle palette de couleurs qui servent efficacement le propos.


Malheureusement, l'œuvre s'inscrit dans un cadre science-fictionnel déjà largement exploré : l'emprise de puissantes corporations privées sur l'exploitation des ressources spatiales, asservissant leurs employés par l'endettement. Ce thème, que l'on retrouve par exemple dans la série "Universal War One" ou les films "Alien", n'apporte ici pas grand chose de nouveau. De même, le concept de serre géante spatiale rappelle directement des œuvres comme "Silent Running". Par ailleurs, il est probable que ma formation et mes nombreuses lectures sur le sujet m'aient rendu particulièrement exigeant sur ce point, mais le message politique délivré dans ce roman graphique m'apparaît particulièrement convenu et superficiel.


Sur le plan narratif également plusieurs faiblesses émergent. La structure s'avère confuse, suivant trois personnages principaux dont les destins s'entrecroisent à travers des péripéties relativement anecdotiques au regard des ambitions globales de l'œuvre. Les problématiques sont traitées avec une certaine naïveté, impression accentuée par le style graphique mi-enfantin, mi-grossier des personnages. L'auteur a tendance à créer des tensions artificielles qu'il s'évertue à résoudre quelques pages (ou bulles !) plus loin, un défaut particulièrement flagrant dans les cinquante dernières pages. L'intensité dramatique s'essouffle progressivement, les enjeux s'estompent, et le dernier rebondissement ne parvient pas à insuffler le souffle tant attendu. Les dernières images de ce personnage bouquinant dans sa bicoque isolée rappellent au passage étonnamment la fin de "Minority Report".


Les dialogues constituent un autre point faible majeur, oscillant entre passages démonstratifs, didactiques et simplistes. Le tout est noyé sous une couche de bienveillance et de bons sentiments qui confine parfois au "Bisounours", nuisant à la crédibilité des personnages - notamment cette mercenaire trop gentille pour être convaincante- et de certaines situations, comme le saccage démesuré du laboratoire qui, malgré les explications données, conserve un côté absurde et assez peu vraisemblable.


Si l'ambition est manifeste et les qualités graphiques indéniables, "Frontier" reste malheureusement une œuvre inaboutie et finalement plutôt inoffensive, destinée à rejoindre la masse des bandes dessinées oubliables. Loin de révolutionner le genre ou de se distinguer par un message politique audacieux, cette petite épopée spatiale nous sert un message finalement très convenu et succinct, loin de la subtilité d'oeuvres comme "La guerre éternelle" ou "Carbone & Silicium". Une collaboration avec un vrai scénariste-dialoguiste permettrait à Guillaume Singelin de mieux exploiter son réel talent de dessinateur.

ZachJones
6
Écrit par

Créée

le 10 janv. 2025

Critique lue 317 fois

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9

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