Réédité par les éditions Tripode, Gen aux pieds nus est le tout premier manga publié par cette maison, habituellement spécialisée dans les essais et la littérature. Le projet est né d’un coup de cœur de Charlotte Bréhat, directrice éditoriale, qui a voulu faire redécouvrir cette fresque presque autobiographique sur le bombardement d’Hiroshima à une nouvelle génération de lecteurs.
Gen aux pieds nus est une œuvre dont le poids dépasse largement tout ressenti personnel. Plutôt que de livrer un avis ou une réaction, il me semble plus juste de laisser parler l’auteur lui même et de retranscrire son texte introductif, présent dans ce tome. Tout y est déjà dit.
Le 6 août 1945 à 8 h 15, une bombe atomique explosa à 600 mètres d’altitude dans le ciel d’Hiroshima. Moi, j’étais à un ou deux kilomètres de là, devant le portail de l’école primaire Kanzaki, dans le quartier de Funairi. Je fus balayé par une violente vague de chaleur et le souffle de l’explosion. J’étais en CP (j’avais 6 ans). Le mur d’enceinte de l’école, en béton, me sauva la vie ; sans lui, les 5 000 degrés de l’explosion m’auraient carbonisé. Ce mur me sauva miraculeusement, mais l’incroyable enfer qui suivit l’explosion se grava à tout jamais dans ma mémoire.
Ma mère, Kimiyo, proche d’accoucher, étendait du linge dans notre jardin. Au moment même où elle s’apprêtait à entrer dans la véranda, la bombe explosa ; ma mère et le linge étendu furent soufflés et elle atterrit dans la rue derrière chez nous, sans la moindre égratignure. La maison, elle, s’effondra avec mon père, Harumi, ma sœur aînée, Eiko, et mon frère cadet, Susumu, à l’intérieur. Bientôt leurs voix s’élevèrent pour appeler au secours. Mon frère jouait avec son bateau devant l’entrée, il se retrouva coincé sous une poutre. Il battait des pieds et pleurait tant il avait mal. Mon père hurlait qu’on fasse quelque chose et ma sœur fut tuée sur le coup, écrasée par une poutre.
Ma mère tenta d’enlever les tuiles et de soulever le toit pour les aider, mais rien ne bougea. Elle supplia à genoux les passants de venir en aide à ma famille, mais personne ne s’arrêta. Dans l’enfer nucléaire, chacun s’occupait de lui-même sans s’inquiéter des autres. Ma mère fit tout ce qu’elle put pour les aider, en vain. À bout de force, elle finit par s’asseoir sur le pas de la porte en prenant dans ses bras le corps de mon frère en larmes. À moitié folle, elle se mit à pleurer en frappant la poutre qui emprisonnait mon cadet.
Quand les flammes atteignirent notre maison, mon frère hurla :
« Maman ! C’est chaud ! Ça brûle ! » Mon père répétait sans cesse : « Fais quelque chose ! »
Perdant la raison, ma mère s’exclama qu’elle mourrait avec eux. Heureusement, notre voisin de derrière la vit et, la suppliant de renoncer, la prit par la main avant de s’éloigner en la traînant derrière lui. Ma mère entendit les cris de mon père et de mon frère jusqu’à la fin de sa vie. Sur le moment, le choc provoqua l’accouchement et ma sœur vint au monde sur le bord de la route. Nous l’appelâmes Tomoko, mais elle mourut quatre mois plus tard sans que l’on sache si c’était à cause de la malnutrition ou des radiations. Ayant tout fait pour fuir l’enfer atomique, je retrouvai ma mère et continuai de vivre avec elle.
Mon père était peintre, céramiste, et jouait aussi au théâtre occasionnellement. Il appartenait à une troupe montant des pièces aux idées pacifistes telles que Avant l’aube de Tōson ou Les Bas-fonds de Gorki. Les membres de la troupe à laquelle il appartenait furent arrêtés pour trouble à l’ordre public et enfermés à la prison d’Hiroshima. Mon père y resta un an et demi avant d’être libéré. Le directeur de la troupe, quant à lui, fut jugé responsable et resta incarcéré jusqu’à la défaite. Depuis mon plus jeune âge, j’avais toujours entendu mon père dire que le Japon s’était lancé dans une guerre inconsidérée.
Peut-être était-ce à cause de l’activité de mon père, mais je n’aimais rien tant que dessiner. Après la guerre, la lecture de La Nouvelle Île au trésor d’Osamu Tezuka provoqua une grande exaltation chez moi. Je me mis à reproduire ses dessins avec passion et devins un fan de manga ! Au milieu du champ de ruines irradiées qu’était devenue Hiroshima, malgré la faim et la souffrance, dessiner des mangas me rendait heureux chaque jour et je me jurai de devenir mangaka !
En 1961, j’arrivai à Tokyo et un an plus tard, j’entamais ma carrière de mangaka en publiant une série dans la revue Shōnen Gahō.
En 1966, ma mère mourut à l’hôpital après sept années passées à se battre contre la maladie due aux radiations. Lors de ses funérailles, après son incinération, je fus surpris de découvrir qu’il ne restait aucun os, seulement de petits morceaux d’ossement. Le césium des radiations s’était infiltré dans sa moelle osseuse et avait rongé son squelette petit à petit. Cela me mit dans une rage folle et je me dis que je ne pourrais jamais pardonner aux dirigeants japonais qui nous avaient entraînés dans une guerre insensée ni aux États-Unis qui nous avaient tranquillement lancé une bombe atomique.
Voulant offrir une revanche à ma mère, je libérai ma colère en publiant une série de six récits noirs, dont le premier était intitulé Sous la pluie noire, dans une revue pour adolescents. Par la suite, je passai dans l’hebdomadaire Shōnen Jump où je dénonçai la lâcheté de la bombe atomique et de la guerre à travers mes titres Un jour, tout à coup (Aru hi totsu zen), Il se passe quelque chose (Nanika ga okiru) et Le Miroir de la paix (Heiwa no kagami). Plus tard, je fus sélectionné pour livrer le premier épisode d’une série d’autobiographies de mangaka dans la version mensuelle de Shōnen Jump. Je publiai alors Je l’ai vu (Ore wa mita) en 45 pages, mais Nagano Tadasu, le premier rédacteur en chef de Jump, me fit remarquer que je ne pouvais pas tout dire en si peu de pages et que je devrais faire une série plus longue. Il avait toujours su comprendre mes œuvres, je le remerciai donc et me lançai dans la publication de Gen aux pieds nus.
J’ai écrit le nom du héros avec le caractère signifiant « origine » et avec lequel on compose les mots genso, « symbole » ou « élément chimique », et genki, « vitalité, entrain, énergie, courage ». Je le fis en souhaitant qu’il incarne l’une de ces choses pour l’humanité. Je décidai qu’il serait pieds nus pour fouler le sol radioactif et élever sa voix contre les guerres et les armes atomiques !
Gen est mon alter ego, la composition de sa famille est la même que celle de la mienne et les épisodes présentés dans ce premier tome reprennent les souvenirs de ce que j’ai vu et entendu à Hiroshima.
La bêtise, les préjugés raciaux, les religions, les manœuvres des marchands de mort pariant sur la prolifération des armes font que les humains sont continuellement en guerre sur cette Terre et que les risques de conflit et d’utilisation des armes atomiques sont constants. Si la lecture de ce livre vous amène à respecter la paix et à avoir le courage de survivre, à l’image du blé qui bourgeonne en hiver, est foulé encore et encore, mais s’enracine toujours plus fermement et pousse bien droit pour donner des épis généreux, alors j’aurai atteint mon but.
Avril 1996 - Keiji Nakazawa