Jean Teulé dans les années 80, c’était l’avant-garde de la bande-dessinée. Lire "Gens de France et d’ailleurs", recueil des BD reportages qu’il a réalisé dans ces années-là, suffit à s’en convaincre.
Dur de résumer l’impression que peut faire cette lecture. On est pris dans un tourbillon de rencontres improbables, de situations ubuesques, de portraits irréels de gens si simples et si extraordinaires. Un mélange étrange de textes et dialogues foutrement bien écrits (d'après les enregistrements captés sur le terrain) et de photos plus ou moins retouchées à la peinture, où le verbe et la fougue plastique de Teulé, son impertinence, sa mauvaise foi, son naturel libre et rêveur, transpirent à chaque page. Teulé ne se sent d'ailleurs ni tout à fait journaliste, il peut pas s'empêcher de donner son avis, ni tout à fait auteur de bande dessinée, il méprise trop la BD à papa consensuelle (voir à ce propos son merveilleux reportage sur le festival d'Angoulême), et c'est là tout son charme.
Car la bande dessinée, on sait tous comme ça marche : des cases, des bulles, des récitatifs, etc. Mais Teulé il fait un peu comme ça l’arrange, il tourne le truc dans son sens, et le pire c’est que ça marche. Il créé de nouveaux symboles graphiques (une espèce de punaise qui relie textes et photos), il détourne les habitudes du lecteur (préférant fonctionner en colonnes plutôt qu'en strips), et surtout il prouve aux yeux de tous que le roman-photo c'est pas que des histoire à l'eau de rose, mais bien un domaine d'expérimentation infini et qui reste toujours à investir.
Car une telle inventivité est trop rare dans la bande dessinée documentaire actuelle, et dans le domaine du BD reportage en particulier. Alors quand on lit "Gens de France", on se désole un peu et on a envie de le brandir, de l’exhiber, de crier : « Voilà le prophète oublié de la "BD du réel" qui fait aujourd'hui tant couler d'encre et encombre tant de librairies, lisez le, repentez-vous ! ». Et tant pis si mon voisin m’engueule...