Il y a des œuvres, comme ça, que l'on ne peut que détester ou adorer. Blast en fait partie, car les sensations qu'elle procure sont intenses au possible : si on n'aime pas, on se sentira presque violé, et on la notera trois, grand maximum. Si au contraire on parvient à ressentir le Blast, à rentrer dans la tête d'un homme dont on ne sait plus exactement s'il est poète, imbécile ou malade mental, on la notera neuf, on ira acheter les tomes suivants et on en écrira une critique élogieuse, de préférence sans spoilers. C'est précisément ce que j’entreprends ici et je m'excuse par avance si tout cela paraît un peu incohérent ; c'est l'effet du Blast.


Ce que Blast nous raconte


En peu de mots, "Blast" vient de l'anglais. Difficilement traduisible, il décrit l'effet que le souffle d'une explosion a sur le corps humain, le fait qu'il nous détruit de l'intérieur avant même que la chaleur et les éclats ne nous taillent en pièces. Lorsque le personnage principal, Polza, nous parle de ses délires, il évoque systématiquement le Blast, ce moment où sa vie a changée durablement. Depuis, il ne fait que chercher ce fameux instant suspendu entre ciel et mer, sur une petite île perdue loin au large du Chili, seul lieu où il se sent véritablement exister. Mais il semblerait que les circonstances du Blast aient des effets sur la réalité, car il y a un certain nombre de choses que Polza ne nous dit pas sur sa vie. Des choses qui ne sont pas propres, et qu'un certain nombre de gens aimerait bien connaître.


L'intrigue se déroule ainsi sous forme de dialogues au moment présent, et de rencontres narrées sous formes de flash-back par Polza. Chaque rencontre, chaque moment vécu sera l'occasion d’envolées lyriques et philosophiques qui nous permettent de développer une forte empathie avec lui. Polza nous parle ainsi du poids des relations familiales, de la difficulté d'être né différent, de l'envie d'être libre surtout. Ce qu'il dit nous touche...et c'est bien ça qui nous dérange.


Poète de l'équilibre ou poésie du déséquilibré?


Car ce que Polza ne nous dit pas est atroce, on ne peut que s'en douter. Se dire qu'en fin de compte, si il en est là où il est au début de la BD, c'est qu'il est allé trop avant dans ses délires. Tout ce tome joue sur les zones d'ombres, sur le fait que l'on hésite à le suivre autant qu'on en a envie. Car au fond, nous avons envie de comprendre, de savoir, et c'est ce qui nous pousse à intégrer la psychologie du personnage, laquelle est vaste et profonde autant que complexe. Elle ressemble à un labyrinthe en ruines, dont les passages éffondrés et les chemins ouverts par les trous dans les murs rendent le tout encore plus fascinant et difficile à parcourir.


En fin de compte, le travail fourni pour créer Polza est énorme, et la créature qui en a résulté met mal à l'aise autant qu'elle hypnotise. On ne s'ennuie jamais en lisant Blast, chaque élément venant s'emboiter dans ce puzzle vivant sur un rythme paradoxalement lent ET soutenu (lent au niveau des actions du corps, soutenu par les envolées de l'esprit). Mais n'allez pas croire que cette BD ne fait que parler : il est des moments où Polza cesse de dire pour nous montrer, car comme il dit lui-même, "le silence comme la solitude sont des inventions poétiques". Il n'est pas rare d'avoir deux pages entières de bulles de silence, où l'on ne fait que regarder le style graphique tout en noir et blanc. Dans ces moments-là aussi, la réalité se mêle aux hallucinations, si bien que cette BD possède, à mon sens, la plus grande qualité possible pour ce type d’œuvre : l'osmose entre ce qui est dit et ce qui est montré. C'est la raison de ce neuf.


Conclusion


Blast est une expérience culturelle qu'il faut avoir vécu. Après l'avoir parcouru, on sait d'instinct qui va détester et qui va adorer. Mais dans les deux cas, il faut l'avoir lu. Et plus que tout, il faut l'avoir digéré, médité et se mettre à son tour à chercher le Blast.

Pulsar
9
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le 20 oct. 2016

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